Mårten Spångberg. La Substance, but in English.

by florence cheval

 

LA SUBSTANCE EST-ELLE COMPACTE ?
Premier fragment pour Mårten
Il me semble que nous avons hérité d’au moins deux passions majeures
du XXe siècle : un sens de l’appartenance et un sens de l’intensité. La
passion d’appartenir concerne la question de faire ou de ne pas faire
partie d’un ensemble : avoir une identité, participer à la vie d’une com-
munauté, d’une famille, d’un parti, d’une classe, d’une nation et aban-
donner son individualité à l’ensemble, pour le transcender ou le
sublimer. On aimerait être quelque chose par appartenance à autre
chose de plus vaste et plus de grand. La plupart du temps, à ce désir
éperdu d’identité par appartenance se greffe un autre souhait, celui
d’être et de ressentir quelque chose d’intense.
QUE SIGNIFIE ÊTRE INTENSE ?
Chaque fois que nous sommes encouragés à vivre une vie d’intensité,
à savourer des moments fugaces mais intenses dans une existence
menacée par la monotonie ou la dépression, qu’entend-on précisément
par « intensité » ? Rien d’autre que la possibilité, sans rien changer au
monde, de le comparer à lui-même, et de le trouver un peu meilleur ou un
peu plus fort qu’il n’est. Il se pourrait que cette idée d’intensité soit
l’idéal ultime de l’esprit contemporain.
Mais comment comparer quelque chose à lui-même ? Comment con-
templer un visage et le trouver un peu mieux ou un peu plus qu’il n’est ?
Si je ne mets pas le visage en lien avec quoi que soit de différent que
ce qu’il est – un autre visage, un visage que j’ai un jour aimé, un canon
classique de l’harmonie et de la beauté, avec ce que je crois qu’il devrait
être –, mais uniquement avec ce qu’il est, comment puis-je le blâmer de
ne pas être tout à fait ce qu’il est ou le célébrer d’être intensément ce
qu’il est ?
Face à un paysage, comment exprimer mon sentiment qu’il pourrait,
qu’il devrait être plus que ce qu’il n’est déjà ? En scindant le paysage en
deux, afin de le comparer à lui-même ? En le reflétant ? Adorno relate
que Humboldt s’est un jour plaint dans son journal intime d’un paysage
qu’il ne trouvait pas assez beau parce qu’il lui manquait quelques arbres
supplémentaires. Mais pour blâmer le paysage, il faudrait au moins le
comparer à l’idéal du paysage parfaitement magnifique, doté d’une
profusion d’arbres. Je crois que l’esprit contemporain en est un qui ne
veut pas comparer la chose – quelle qu’elle soit – à autre chose, ni idéale
ni matérielle ; le contemporain veut que la chose soit ce qu’elle est, mais
le plus intensément possible. (…)

Tristan Garcia

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