HOSTIPITALITE. An exhibition in Brussels. Part 4.

by florence cheval

This text was published in the catalogue of the exhibition that I curated in Brussels at L’Iselp.
Here is the last part of the text.

HOSTIPITALITE
Effi & Amir
Élise Florenty & Marcel Türkowsky
Olive Martin & Patrick Bernier
Éléonore Saintagnan & Grégoire Motte

Exposition du 23 janvier au 21 mars 2015
L’Iselp Bd de Waterloo 31 1000 Bruxelles
Commissariat : Florence Cheval

Elise Florenty et Marcel Türkowsky / Shut Up Like A Telescope, 2013 (installation, détail) © Elise Florenty et Marcel Türkowsky

Elise Florenty et Marcel Türkowsky / Shut Up Like A Telescope, 2013 (installation, détail) © Elise Florenty et Marcel Türkowsky

 

L’installation Shut Up Like A Telescope (2013) d’Élise Florenty et Marcel Türkoswky[1], qui intègre notamment deux films, Delirium Ambulare (2012 – ongoing) et Bateleur/Gaukler (2012), plonge le spectateur dans un espace déployant une infinité de territoires et de récits, animé de couleurs changeantes, d’images-mouvements et de citations-slogans. A l’origine, les artistes ont composé un « faux » conte intitulé Shut Up Like A Telescope, se réappropriant en cut up un certain nombre de récits comme Le Chat Botté de Charles Perrault, Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift, Le Vaillant Petit Tailleur des frères Grimm, ou encore Alice aux Pays des Merveilles et d’autres écrits de Lewis Carroll. A l’image d’Alice qui, une fois entrée dans le Pays des Merveilles, oublie les poèmes célèbres qu’elle a pourtant appris par cœur, se surprenant elle-même en train de les reformuler sous une forme parodique – de les « déparler »[2] – Élise Florenty et Marcel Türkowsky déconstruisent la fortune des héros qui nous habitent, pour produire un tout autre récit pourtant tout aussi familier, heimlich. La ruse dont font usage les animaux ou les hommes pour tromper leur monde et faire fortune, le va-et-vient entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, les combats des Lilliputiens et des Géants, les bulles financières qui s’accroissent au point d’éclater[3], les incursions d’hôtes malvenus et d’invités imprévus… aboutissent à la parabole d’une Europe sujette à une série de crises historiques, qui sort d’un rêve de grandeur et commence à rétrécir. Le conte s’achève sur l’image paradoxale d’un drapeau flottant au ralenti proclamant la mort en accéléré de celle-ci et sur cette phrase placée dans le sillage du dramaturge Heiner Müller : « Meurs plus vite, Europe ! »

Le va-et-vient entre différentes temporalités révèle l’existence d’un présent densifié, mis en abîme, dans lequel résonnent non seulement les mythes et récits de l’ « Ancien » monde, mais aussi ceux du « Nouveau » ; la survivance des fables et la récalcitrance des récits, mais aussi celles des événements historiques. Leur fable rend manifeste un certain nombre de filiations insoupçonnées, notamment la rémanence des formes mythique, rituelle, historique, mais aussi esthétique[4] de l’anthropophagie – cette « forme d’hospitalité radicale »[5]. « Pour connaître [les morts], il vous faut les manger. Puis vous régurgitez les particules vivantes… [Lire est] un luxe absolu. Manger la littérature est plus rapide encore. » [6] La puissance d’équivocation de la langue, sa capacité à produire et à déployer des mondes, associée au pouvoir d’insistance du mythe et de la légende, révèlent ainsi la profondeur historique de notre présent dans « une sorte de double postulation, de double mouvement contradictoire, de double contrainte ou de double bind (…) »[7].

Il en va de même pour les temps comme pour les espaces. Delirium Ambulare associe une série de courts films Super 8 réalisés dans des espaces de jeux pour enfants dans les parcs de quatre villes du monde (Flamengo Park à Rio de Janeiro, Brésil ; le Parc Maurice Thorez à Ivry sur Seine, France ; Gulliver Park à Donetsk, Ukraine ; Kopfpark à Berlin, Allemagne), dont les couleurs primaires et les formes angulaires sont foulées aux pieds chaque fois de la même manière, exposent la récurrence d’une certaine esthétique moderniste ainsi que les phénomènes d’entropie communs à toutes ces géographies. En écho avec ce film, les filets colorés suspendus dans l’espace d’exposition produisent des effets de mise en abîme et de réplication qui doivent autant à L’interaction des couleurs de Josef Albers qu’aux expérimentations de l’artiste brésilien Hélio Oiticica sur le déploiement des couleurs dans l’espace et leur interférence avec la lumière.

Pour Élise Florenty et Marcel Türkowsky, transmettre le passé et le posséder suppose que celui-soit « réapproprié , transformé et rejoué sans cesse » – faute de quoi celui-ci reviendra de lui-même pour « nous posséder sous une forme spectrale, comme un retour du refoulé. »[8] Ainsi, d’autres pièces de ce même textile ajouré et coloré prennent la forme de bannières, sur lesquelles sont imprimées au pochoir une série de phrases et de titres extraits de leur conte, tels des slogans à activer dans l’espace – on pense à ceux qui apparaissent sur les pancartes des indigents dans L’Opéra de quat’sous de Bertolt Brecht – ou susceptibles d’être portés sur soi – à la manière des Parangolé imaginés par Hélio Oiticica pour les habitants des bidonvilles de Rio. Cette figure du proscrit, du outlaw, du hors-la-loi – ce « parasite » défini par l’hospitalité qu’il se voit refuser, « hôte abusif, illégitime, clandestin, passible d’expulsion ou d’arrestation »[9] apparaît sous la forme d’un volatile dans la video Bateleur/Gaukler : l’aigle « bateleur » tire son nom du terme par lequel on désignait les saltimbanques au Moyen-Age, ces artistes de rues, nomades, souvent bannis. Cet aigle qui cependant, sur son continent d’origine – l’Afrique – est accueilli comme une créature visionnaire.

Elise Florenty et Marcel Türkowsky / Shut Up Like A Telescope, 2013 (installation, détail) © Elise Florenty et Marcel Türkowsky

Elise Florenty et Marcel Türkowsky / Shut Up Like A Telescope, 2013 (installation, détail) © Elise Florenty et Marcel Türkowsky

 

[1] FR/DE, vivent à Berlin.

[2] Edouard Glissant, Tout-monde, op. cit., p. 279.

[3] Le krach de 1720, conséquence de l’éclatement d’une bulle spéculative liée au commerce dans les colonies, aurait inspiré à Swift les aléas de taille de ses protagonistes.

[4] Voir Oswald de Andrade / Suely Rolnik, Manifeste anthropophage / Anthropophagie Zombie, BlackJack, 2011.

[5] Jean Baudrillard, La transparence du mal, Galilée, 1990, p. 144.

[6] Heiner Müller cité par Kirk Williams in “The Ghost in the Machine: Heiner Muller’s Devouring Melancholy”, Modern Drama, 2006, p. 188.

[7] Jacques Derrida, « Hostipitalité », op. cit., p. 41.

[8] Correspondance email avec Élise Florenty et Marcel Türkowsky, 18/12/2014.

[9] Jacques Derrida, in De l’hospitalité, op. cit., p. 57.