HOSTIPITALITE. An exhibition in Brussels. Part 2.

by florence cheval

This text was published in the catalogue of the exhibition that I curated in Brussels at L’Iselp.
Here is the second part of the text. The rest will be published in the following weeks.

HOSTIPITALITE
Effi & Amir
Élise Florenty & Marcel Türkowsky
Olive Martin & Patrick Bernier
Éléonore Saintagnan & Grégoire Motte

Exposition du 23 janvier au 21 mars 2015
L’Iselp Bd de Waterloo 31 1000 Bruxelles
Commissariat : Florence Cheval

Eléonore Saintagnan et Grégoire Motte, Les Perruches de Bruxelles, 2014 © Eléonore Saintagnan et Grégoire Motte

« Que dire et peut-on parler d’une hospitalité à du non-humain, à du divin, par exemple, à de l’animal, à du végétal ; doit-on l’hospitalité, et est-ce le bon mot quand il s’agit d’accueillir – ou de se faire accueillir par – l’autre ou l’étranger, comme dieu, comme animal ou comme plante (…) ? »[1] Éléonore Saintagnan et Grégoire Motte[2] ont entrepris une série de « promenades en des mondes inconnaissables »[3] autour de trois histoires d’animaux féraux – ces animaux qui ont été capturés par l’homme et éloignés de leur territoire d’origine, qui sont ensuite retournés à l’état sauvage tout en demeurant là où ils avaient été déplacés. Chacune de ces trois histoires prend pour point de départ une anecdote plus ou moins vérifiable qui circule au sujet d’une espèce, à partir de laquelle les artistes engagent leurs recherches : les renards qui auraient été utilisés par les trafiquants de drogue pour tromper l’odorat des chiens policiers lors du passage de la frontière franco-belge ; les hippopotames – unique troupeau sauvage vivant hors d’Afrique – échappés du zoo du célèbre baron de la drogue Pablo Escobar en Colombie, pour lequel il avait fait venir par avion près de 2000 animaux ; et les perruches de Bruxelles[4].

Pour Hostipitalité, Éléonore Saintagnan et Grégoire Motte présentent ce dernier volet sous la forme d’une installation, Les Perruches de Bruxelles (2014). Les artistes ont mené l’enquête autour des perruches originaires d’Afrique, d’Asie, et d’Amérique qui peuplent désormais les parcs de la ville, aux côtés de nos habituels moineaux et pigeons. Ces dernières suscitent notamment l’inquiétude pour la préservation des oiseaux indigènes et occasionnent quelques désagréments pour les habitants de la ville. On raconte qu’une grande partie d’entre elles proviendrait du Meli Park, à la fois parc d’attraction et zoo installé en 1958 sous l’Atomium de Bruxelles à l’occasion de l’Exposition universelle. La libération d’une quarantaine d’oiseaux en 1974 expliquerait en partie leur présence aujourd’hui. Sous la forme notamment d’une planche dessinée, Éléonore Saintagnan et Grégoire Motte relaient l’histoire officielle ou imaginaire de ces espèces autrefois perçues comme exotiques et devenues aujourd’hui si coutumières, originellement destinées à être observées dans la cage d’un zoo – ces « monuments à l’impossibilité d’une rencontre »[5] représentant une forme de pouvoir colonial.

Une photographie réalisée par les artistes montre l’image de deux perruches captées au travers d’un télescope, telles des altérités absolues de l’homme rationnel venu observer l’animal à des fins de science. « Un zoo est un lieu où un maximum d’espèces et de variétés d’animaux sont collectionnés afin d’être vus, observés, étudiés. En principe, chaque cage est un cadre autour de l’animal qui l’occupe. Les visiteurs visitent le zoo pour regarder les animaux. Ils se déplacent de cage en cage, d’une manière pas si éloignée de la manière dont les visiteurs d’un musée s’arrêtent devant un tableau, puis devant le suivant, puis au suivant. Pourtant, au zoo, la vue est toujours mauvaise. Comme une image floue. (…) Qu’attendez-vous ? Ce n’est pas ici un objet mort que vous êtes venus voir, c’est vivant. Ça vit sa vie. Pourquoi est-ce que cela devrait être correctement visible ? »[6] D’espèces réduites au spectacle par le passé, Éléonore Saintagnan et Grégoire Motte s’amusent à nous présenter ces animaux toujours un peu exotiques – unheimlich – devenus depuis familiers – heimlich, par le biais notamment d’une cartographie de Bruxelles recensant les lieux où les perruches, souvent perçues aujourd’hui comme des « parasites » qu’il faudrait éradiquer, peuvent aujourd’hui être observées. A cette carte « touristique », les artistes associent une vitrine rassemblant divers bijoux artisanaux réalisés avec les plumes de ces volatiles.

Mais Éléonore Saintagnan et Grégoire Motte construisent surtout l’histoire d’une relation historiquement située dans laquelle « la question entre les animaux et les humains est : Qui es-tu ? Et ainsi : Qui sommes-nous ? »[7] Ils explorent les territoires qui rendent perceptibles la porosité des mondes et la flexibilité de ceux qui les peuplent. Pour ce faire, ils prennent le contre-pied des pratiques scientifiques pour privilégier une forme spécifique d’ « anthropomorphisme amateur », qui consisterait à « récolter des anecdotes, les interpréter, faire des hypothèses quant aux motifs et aux intentions… »[8]. Ils associent à leur quête un certain nombre de témoignages oraux glanés ça et là et s’entourent d’autres artistes qui investissent à leur tour ce récit. Cet amateurisme de l’anecdote demeure un jeu sérieux, qui construit et donne à penser « une composition d’êtres-avec-des-mondes-associés qui s’associent. »[9] Cette capacité à capter des signes pour les interpréter et les traduire, que Gilles Deleuze désigne comme la caractéristique de l’« être aux aguets »[10], constitue le propre de l’animal, mais c’est aussi peut-être le propre travail de l’artiste ou du penseur. Donna Haraway souligne d’ailleurs comment le specere, le fait de regarder – qui a donné le terme « espèce » – prend tout son sens dans cette relation dans laquelle il s’agit de regarder en retour.

[1] Jacques Derrida, « Hostipitalité », op. cit., p. 18.

[2] FR, vivent à Bruxelles.

[3] Jakob von Uexküll cité par Giorgio Agamben in L’Ouvert : De l’homme et de l’animal, Rivages Poche, 2006, p. 67.

[4] Le projet dans son ensemble aboutira en 2015 à une trilogie filmique intitulée provisoirement Les Renards (2015).

[5] John Berger, About looking, Bloomsbury Publishing PLC, 2009, p. 21.

[6] John Berger, About looking, op. cit., p. 23.

[7] Donna Haraway, When Species meet, University of Minnesota Press, 2007, p. 207.

[8] Vinciane Despret, Que diraient les animaux si… on leur posait les bonnes questions?, La Découverte, 2012, p. 67.

[9] Vinciane Despret, Que diraient les animaux si…, op. cit., p. 228.

[10] Gilles Deleuze, L’Abécédaire. A comme animal, 1996.