HOSTIPITALITE. An exhibition in Brussels. Part 1.

by florence cheval

This text was published in the catalogue of the exhibition that I curated in Brussels at L’Iselp.
Here is the first part of the text. The rest will be published in the following weeks.

HOSTIPITALITE
Effi & Amir
Élise Florenty & Marcel Türkowsky
Olive Martin & Patrick Bernier
Éléonore Saintagnan & Grégoire Motte

Exposition du 23 janvier au 21 mars 2015
L’Iselp Bd de Waterloo 31 1000 Bruxelles
Commissariat : Florence Cheval

01 Patrick Bernier et Olive MartinPatrick Bernier et Olive Martin, L’Echiqueté, 2012 (installation, détail) © Patrick Bernier et Olive Martin

Hostipitalité[1] explore la contradiction inhérente au concept et à l’expérience de l’hospitalité, son « origine troublante et troublée », « qui se laisse parasiter par son contraire, l’hostilité »[2]. Cet « hôte indésirable [que l’hospitalité] héberge comme la contradiction de soi dans son corps propre » constitue le nœud autour duquel se construit, paradoxalement, toute ipséité. Toute maîtrise, toute souveraineté chez l’hôte est toujours susceptible d’être fracturée du dedans par l’autre, de rendre l’hôte otage de l’autre. Rencontrer l’autre, ce serait donc le laisser entrer, mais aussi accepter de le voir « trouver, capturer, dérober »[3].

L’exposition Hostipitalité s’articule autour de cette aporie constituée par ce « chez-soi-chez l’autre »[4] proprement indélimitable, par laquelle l’hospitalité « ne peut que s’auto-détruire (…) ou se protéger elle-même d’elle-même, s’auto-immuniser en quelque sorte, c’est-à-dire se déconstruire d’elle-même – justement – en s’exerçant. » Les œuvres exposent et explorent, chacune à leur manière, ces phénomènes de « double capture »[5] qui passent notamment par la langue, cette zone de friction avec l’autre en soi, et par la puissance d’équivocation[6] de la narration.

Hostipitalité tisse ainsi, au sens propre comme au figuré, une constellation de récits, de voyages, d’explorations proches et lointaines : les mythes et les contes qui nous habitent, tout comme les conversations qui se font jour autour des aires sémantiques produites par un jeu d’échec ou un métier à tisser. Dans l’exposition, l’artiste se fait « déparleur », « pacotilleur d’histoires réassemblées »[7]. Il se fait volatile, observant le monde vu d’en haut, d’en bas, ou d’ailleurs. Nomade, il devient fou du roi ou bateleur. Il convoque les vivants et les morts au festin d’hier, d’aujourd’hui et de demain et circonscrit un espace commun qui nous confronte aux spectres des histoires irréconciliées.

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Hostipitalité s’articule autour d’une installation d’Olive Martin et Patrick Bernier[8] qui conjugue de manière inédite deux de leurs œuvres – L’Échiqueté (2012) et Le Déparleur (2012). En latin, hostis[9] signifie ennemi, rival. Mais il désigne aussi le pion de l’adversaire aux échecs. Olive Martin et Patrick Bernier ont imaginé une variante de ce jeu introduit en Occident par les Arabes, qu’ils ont nommée L’Échiqueté. Avec L’Échiqueté, le spectateur est invité à jouer selon les règles habituelles des échecs, à un détail près : au lieu de disparaître, les pièces prises se combinent. Les pions, constitués de deux parties dissociables, s’hybrident au moment d’une prise – ils « s’échiquètent » en entités mixtes, et donnent naissance à des pions noirs et blancs qui, au lieu de disparaître, demeurent sur l’échiquier. La partie se poursuit alors, en présence de ces nouveaux pions qui, dès lors, participent des deux camps. Au cours de la partie, un troisième joueur peut prendre en charge les pièces échiquetées, qui deviennent alors autonomes et vulnérables.

Inspirées de la position paradoxale dans laquelle ont pu se trouver les administrateurs coloniaux d’origine antillaise pendant la période coloniale française[10], les pièces à la fois noires et blanches du jeu incarnent de manière plus large cette problématique d’une identité « qui se laisse parasiter par son contraire », cet « hôte indésirable [hébergé] comme la contradiction de soi dans son corps propre »[11]. En désignant les pièces de leur jeu non comme métisses, mais comme « échiquetées », Olive Martin et Patrick Bernier parasitent le langage en reprenant à leur compte un terme issu de l’héraldique[12] tout en révélant ses sonorités violentes. Mais ils mettent aussi en évidence ce « carrefour aporétique » qui correspond à cette « impossible capacité de l’être-soi de l’hôte, de se garder et de garder ce qui est à soi »[13]. Les phénomènes d’ « entre-capture »[14] qui prennent forme sur l’échiquier sont à l’image des devenirs : ce ne sont « pas des phénomènes d’imitation, ni d’assimilation, mais de double capture, d’évolution non parallèle, de noces entre deux règnes »[15] qui définissent toute construction d’une identité et par là-même toute relation. A mesure que l’on devient, on n’abandonne pas ce que l’on est pour devenir autre chose ; bien plutôt, une autre façon de vivre ou de sentir hante ou s’enveloppe dans la nôtre. Olive Martin et Patrick Bernier investissent là la capacité du jeu d’échecs à produire des mondes pour donner au visiteur la possibilité d’expérimenter, de tester, la dimension proprement agonistique[16] de toute rencontre. L’hospitalité requiert en effet que l’hôte comme l’invité acceptent, chacun à leur manière, la possibilité inconfortable et parfois douloureuse d’être affecté par l’autre. De laisser l’autre entrer en soi.

L’Échiqueté équivaudrait à une forme de « guerre de position »[17] qui se joue sur un territoire. Ce territoire constitué de carreaux noirs et blancs renvoie non seulement au damier des échecs et à l’héraldique, mais aussi à la grille noire et blanche couramment représentée chez les Dogons, notamment dans les tissages. L’Échiqueté vient se placer tout contre la grille perçue comme le paradigme de l’espace moderniste, apparue pour « proclamer que l’espace de l’art est à la fois autonome et autotélique », venue servir « de modèle à l’antidéveloppement, à l’antirécit et à l’antihistoire » ; cette grille qui de surcroît aurait « presque totalement réussi à emmurer les arts visuels dans un royaume exclusif de la visualité et à les défendre contre l’intrusion de la parole.»[18] L’Échiqueté, pour sa part, institue justement un double mouvement en direction de la visualité et de la parole : en portant aussi son attention sur ceux que l’on désigne aux échecs par le terme de kibitzers, ceux-là mêmes qui observent et commentent les parties d’échecs en train de se jouer ; ces regardeurs à qui L’Échiqueté offre la possibilité d’intervenir activement au cours de la partie en venant prendre en charge les pièces « échiquetées ». Dans les captures mutuelles, « vous ne dégagez pas des énoncés sans susciter du visible », et « vous ne dégagez pas des visibilités sans faire proliférer des énoncés ». « Parler et donner à voir ou parler et voir sont deux formes absolument hétérogènes et, pourtant, il y a un « en même temps », le « en même temps », c’est la capture mutuelle. (…) C’est que tout se passe comme si non seulement il y avait une béance entre les deux formes, mais comme si chaque forme était traversée par une béance. »[19]

La capture mutuelle qui consiste à « parler et donner à voir en même temps », c’est aussi cela que propose l’autre œuvre à laquelle est étroitement associée L’Échiqueté, Le Déparleur – une sculpture-outil sous la forme d’un métier à tisser, inspiré des métiers traditionnels de type Ouest africain, dont la structure en échafaudage en procure une interprétation urbaine. « L’amateur de contes, driveur d’espaces, qui n’estime la parole qu’à ce moment où elle chante et poursuit, peut-être se devrait-on de lui trouver un autre nom que celui de poète : peut-être chercheur, fouailleur, déparleur, tout ce qui ramène au bruissement dévergondé du conte. Déparleur, oui, cela convient tout à fait. »[20]. Le Déparleur repose sur le lien étroit qui existe entre tissage et parole[21], dans la lignée de certains mythes africains mais aussi européens[22]. Sur ce métier sont consignées, par le tissage, les parties – les histoires – qui se jouent sur le terrain de L’Échiqueté : enregistrant le temps de réflexion de chacun des joueurs selon un code binaire, le tissage devient le témoignage visuel, le support mnémotechnique et le véhicule de la restitution orale d’une « conversation échiquéenne », d’un agôn.

 

[1] Jacques Derrida, « Hostipitalité » in Pera Peras Poros : Atelier interdisciplinaire avec et autour de Jacques Derrida, Cogito 85, Ferda Keskin and Önay Sözer. Istanbul: Cogito/YKY, 1999.

[2] Jacques Derrida, « Hostipitalité », op. cit., p. 18.

[3] Gilles Deleuze, Claire Parnet, Dialogues, Flammarion, 1996, p. 13.

[4] Jacques Derrida, Séminaire Hostipitalité, huitième séance, 21 février 1996, inédit, cité in Lise Gauvin (dir), Le Dire de L’Hospitalité, Presses universitaires Blaise Pascal, 2004, p. 38.

[5] Gilles Deleuze, Claire Parnet, Dialogues, op. cit., p. 8.

[6] Eduardo Viveiros de Castro, « Perspectival Anthropology and the Method of Controlled Equivocation », Tipití, 2004.

[7] Edouard Glissant, Tout-monde, Gallimard, 1995, p. 279.

[8] FR, vivent à Nantes.

[9] Racine latine dont Jacques Derrida tire le néologisme « hostipitalité ».

[10] Cette histoire est notamment décrite par Frantz Fanon dans Pour la révolution africaine. Écrits politiques, La Découverte, 2001.

[11] Jacques Derrida, « Hostipitalité », op. cit., p. 18.

[12] « échiqueté » désigne un blason divisé en carrés semblables à un échiquier.

[13] Jacques Derrida, « Hostipitalité », op. cit., p. 41.

[14] Isabelle Stengers, Cosmopolitiques, T. 1, La Découverte, 1997, p. 64.

[15] Gilles Deleuze, Claire Parnet, Dialogues, op. cit., p. 8.

[16] Chantal Mouffe, Agonistics, Verso, 2013.

[17] Cf Gramsci cité par Chantal Mouffe in Agonistics, op. cit., 2013.

[18] Rosalind Krauss, « Grilles ». In Communications, 34, 1981. Les ordres de la figuration, p. 176 et 167.

[19] Gilles Deleuze, Cours du 10 Décembre 1985 (partie 3/5), La Voix de Gilles Deleuze en ligne, http://www2.univ-paris8.fr/deleuze/article.php3?id_article=429

[20] Edouard Glissant, Tout-monde, op. cit., p. 279.

[21] En Latin, texere signifie tisser, dont sont dérivés textile et tissu.

[22] Comme les mythes des Dogons, par exemple, ou encore l’histoire de Philomèle, L’Odyssée d’Homère, Les Métamorphoses d’Ovide…