Béatrice Balcou. Chaque Chose En Son Temps.

by florence cheval

beatrice balcou

This text was initially published in Le Salon in November 2013.

Chaque Chose En Son Temps,
Carte blanche à Béatrice Balcou
07.09.2013
Frac Franche-Comté, Besançon

« Les uns ont leur attention retenue, les autres sont tout à leur occupation, ou livrés à – pour ma part, je préfère dire absorbés par – leur activité : faire, entendre, penser ou sentir. » Michael Fried1

Le 7 septembre 2013 au FRAC Franche-Comté, l’artiste Béatrice Balcou (née en France, vit et travaille à Bruxelles) proposait une « exposition »2 intitulée Chaque Chose En Son Temps. Il s’agissait d’un moment, d’une parenthèse venue s’immiscer dans la temporalité cyclique des programmes d’exposition du centre d’art. Ce moment s’est inscrit entre deux expositions, pour une durée de quatre heures, au cœur même du démontage de l’exposition précédente et du montage de la suivante. Dans cet espace se trouvaient encore un certain nombre d’oeuvres3 exposées précédemment, emballées afin d’être remisées – donc soustraites au regard, tandis que le régisseur, après avoir disposé soigneusement ses outils sur le sol, arpentait l’espace et s’appliquait à construire une œuvre destinée à l’exposition suivante.

Dans les salles d’exposition du FRAC demeurées dans cet état transitoire, les artistes performeurs et/ou leurs interprètes ont investi pour une durée déterminée cet entre-deux, conviant par là-même les spectateurs à explorer un espace-temps habituellement éclipsé. Béatrice Balcou s’est attachée à déballer et à emballer inlassablement, en continu et de façon très méticuleuse, de simples planches de bois, comme s’il s’agissait d’œuvres d’art (Untitled Performance, 2012). Marie Lund proposait une lecture-performance, réalisée par un guide-conférencier, du souvenir qu’avait un architecte danois d’un de ses projets de musée jamais réalisé (The Roof Holding the walls together, 2010). Manon de Boer nous montrait le film d’une danseuse, Cynthia Loemij, se remémorant une chorégraphie après avoir écouté un morceau de musique d’Eugène Ysaÿe (Dissonant, 2010). Avec La Marée (2010), Mark Geffriaud avait invité des volontaires à prendre place dans les salles pour lire silencieusement L’Odyssée d’Homère. Laura Lamiel se tenait assise à un bureau, dos au spectateur, dessinant une suite infinie de cercles concentriques (Trois ans, trois mois, trois jours, 2012), tandis que Carole Douillard exposait son corps assoupi, au sol, enveloppé d’une couverture (A Sleep, 2005).

Dans La place du spectateur. Esthétique et origines de la peinture moderne, Michael Fried a désigné par le concept d’« absorbement » le fait d’avoir « l’esprit ou d’autres facultés totalement captivés ou engagés »4 dans certaines occupations, sans se permettre la moindre distraction. Fried a appliqué ce concept d’absorbement notamment à la peinture française du milieu du XVIIIème siècle, dans la lignée des écrits critiques de Diderot. Toutefois, à y regarder de près, il est frappant de constater combien ce concept d’absorbement, appliqué chez Fried à la peinture, correspond aux performances exposées dans Chaque Chose En Son Temps5 : chaque performeur semblait en effet tant absorbé dans son geste ou son attitude qu’il paraissait abstrait du monde extérieur. Ainsi, les volontaires pénétrés dans leur lecture d’Homère, indifférents au regard des visiteurs (Mark Geffriaud, La Marée), nous rappellent-ils certains tableaux de Greuze ou de Chardin. Laura Lamiel (Trois ans, trois mois, trois jours), installée à une table face au mur pour réaliser une suite de cercles concentriques, s’inscrit en écho avec la posture du Jeune Dessinateur, tournant le dos au spectateur dans une gravure réalisée d’après Chardin.

Cet état d’absorbement va de pair avec une « résistance à la distraction », manifeste dans les postures des corps lisant ou dessinant de Chaque Chose En Son Temps, tout comme dans l’attention que Béatrice Balcou accorde aux planches qu’elle manipule – mais aussi dans le soin avec lequel le régisseur du FRAC installe une œuvre d’art. Chacun semble ainsi indifférent au monde qui l’entoure, chacun concentre son regard sur l’objet de son application ou de son introspection, étranger aux déambulations des visiteurs. Dans Dissonant de Manon de Boer, nous regardons la danseuse – aux yeux clos – entièrement investie dans sa remémoration d’une chorégraphie. Puis l’image disparaît, et le spectateur lui-même se trouve à son tour en position d’éprouver sa mémoire. Le thème de l’effort de mémorisation, afférent à celui de l’absorbement, se retrouve également dans les souvenirs de l’architecte relayés dans l’œuvre de Marie Lund. Enfin, le sommeil, une « activité d’absorbement de plein droit »6, voire « un cas extrême et limite – du désir de représenter l’absorbement »7, s’incarne pleinement dans A Sleep de Carole Douillard. Il est intéressant de noter que cet état d’absorbement ne concerne pas seulement des activités considérées communément aujourd’hui comme « productives », mais qu’il s’inscrit aussi dans une forme de temporalité a priori improductive, de nature essentiellement contemplative.
Considéré au travers du prisme du concept d’absorbement, Chaque Chose En Son Temps représente bel et bien une exposition, exposition qui rassemble des tableaux vivants ; tableaux dont le spectateur est à la fois exclu – puisque chacun des performeurs est entièrement accaparé par l’objet de son attention, et par conséquent indifférent au monde qui l’entoure – et en même temps inclus, puisque chacun est invité à déambuler librement dans l’espace d’exposition laissé à l’état de transition.

La question de la temporalité, d’une temporalité étirée, prend également ici toute sa place. Il s’agissait en effet, pour Béatrice Balcou, de proposer au spectateur un autre temps : non pas tant en nous enjoignant à opérér un ralentissement, à « aller moins vite » dans nos actions, mais bien plutôt en rendant manifeste, tangible, une autre temporalité, la temporalité propre à l’absorbement, celle d’une durée qui insiste, une durée dont la prégnance serait rendue perceptible et nécessaire de fait; du fait, justement, des activités d’absorbement qui y sont déployées. L’état de sommeil incarné par la performance de Carole Douillard pourrait bien représenter ici un pivot de Chaque Chose En Son Temps.
Jonathan Crary, dans 24/7: Late Capitalism and the Ends of Sleep8, montre combien le sommeil est devenu aujourd’hui un enjeu majeur en termes de production et de consommation, puisqu’il représente encore l’un des rares espace-temps exclu de la mainmise capitaliste. Pour Crary, l’un des enjeux de notre monde contemporain consiste à parvenir à éradiquer le sommeil, considéré comme un temps perdu pour la production ou la consommation : « la réalité stupéfiante, inconcevable, est la suivante : aucune valeur marchande ne peut en être retirée. »9 Il s’agit de construire un monde dans lequel l’homme se trouverait sans cesse sollicité par une myriade d’occupations et de distractions – à l’image de notre ordinateur qui, en mode « veille » (« sleep mode »), n’est jamais complètement à l’arrêt, jamais « off ».
Eradiquer le repos, le sommeil, permettrait de réduire le temps à un temps purement productif, et aussi, par là-même, de faire disparaître tout absorbement, tout repli sur soi, tout retour sur sa propre intériorité – retour par lequel l’homme trouve pourtant les ressources de sa re-constitution. L’éradication du sommeil aboutit à une éradication de la temporalité cyclique, celle des alternances entre le jour et la nuit, entre sommeil et éveil, entre repos et activité, entre travail et loisir, entre vie publique et vie privée. Le titre de l’exposition, ne serait-ce que de par son titre, sonne comme un contrepoint à cet état de fait : Chaque Chose En Son Temps.

Florence Cheval

1Michael Fried, La place du spectateur. Esthétique et origines de la peinture moderne, NRF Essais Gallimard, 1990, p. 25.

2« exposition » est le terme utilisé par Béatrice Balcou pour désigner Chaque Chose En Son Temps/One Thing at a Time.

3Notamment une oeuvre de Robert Breer et des oeuvres de Jean-Christophe Norman.

4Définition tirée par Michael Fried du Oxford English Dictionary, op. cit., p. 194.

5Je tiens à remercier ici Carole Douillard pour sa suggestion en direction de l’ouvrage de Michael Fried.

6Michael Fried, op. cit, p. 43.

7Michael Fried, op. cit, p. 38.

8Jonathan Crary, 24/7: Late Capitalism and the Ends of Sleep, Verso, 2013.

9Jonathan Crary, op. cit., p. 10.