Jean-Philippe Convert. Le Livre des employés.

by florence cheval

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(…) Il lui parla d’un livre qu’il était en train d’écrire, composé pour partie de citations autrefois notées : une sorte d’anthologie fictionnelle de sa mémoire. 1

Jean-Philippe s’intéresse à l’histoire, à toutes les histoires. Son travail de plasticien consiste à collecter ces histoires, à les combiner, et à les transmettre sous la forme de vidéos, de performances, de dessins, d’installations ou de textes. Il vient de publier Le Livre des employés aux éditions éléments de langage, un ouvrage qui trace, tout en variations, les contours d’une mémoire tissée de références littéraires et philosophiques, d’histoire de l’art, d’histoire tout court, mais aussi de faits divers et d’éléments autobiographiques. Ce texte représente une sorte de bibliothèque imaginaire, à l’image d’une mémoire qui procède par citations, reprises, déplacements et effacements.

Un « contrat » avec des « employés »
Dès l’incipit, Jean-Philippe Convert énonce ceci : l’objet de son livre est celui d’un art de la mémoire basé sur un contrat « conclu de manière unilatérale » avec les « faits gestes et paroles » de « personnes » rencontrées par l’auteur au cours de sa vie. Ces « personnes » sont désignées comme « les employés de (s)a mémoire » 2. Afin de « les délier de leur filiation », d’en faire des « orphelins de l’histoire » 3,  Jean-Philippe Convert a choisi de les désigner par leurs seuls prénoms. En fin d’ouvrage, une double page propose une liste, titrée « Les employés », qui révèle leur véritable identité : classés par ordre d’apparition dans le texte, on trouve des artistes (Marcel Broodthaers, Yves Klein, Dieter Rot…), des écrivains (Julien Gracq, James Joyce, Virginia Woolf…), des philosophes (Nietzsche, La Mettrie…) et des mystiques (Benoît-Joseph Labre), des personnages historiques (Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, Charlotte Corday…), mais aussi des sportifs (Nicolas Anelka…), des quidams repérés par l’auteur dans les journaux, certains proches ou amis, et des personnages fictifs.
Jean-Philippe Convert a travaillé quelques années comme employé au sein d’une administration en tant que secrétaire de rédaction. Cette occupation, qui lui laissait « beaucoup de temps libre », lui a permis de « lire à peu près tout ce qui (lui) passait sous les yeux », depuis le « rapport annuel de la Banque nationale de Belgique jusqu’aux Provinciales de Pascal » 4. Il notait alors ses impressions de lecture, prélevait des citations, découpait des articles de journaux, et les rassemblait dans des carnets.
Ces carnets constituent la matière première de son livre. A la manière d’un copiste, et selon un processus qui n’est pas sans rappeler la réécriture pratiquée par le poète surréaliste Paul Nougé 5, Jean-Philippe Convert a rassemblé ces fragments en procédant par citations explicites, mais aussi par reprises, collages, détournements, références et allusions.

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Un ars memoriae sous la forme d’une « révolution »
Convert a donné à son livre la forme d’un almanach, en s’inspirant du Livre de l’Ami et de l’Aimé 6, composé de 365 versets, écrit au XIIIème siècle par le philosophe et théologien catalan Raymond Lulle. Convert a repris « cette idée d’un livre en autant de fragments qu’il y a de jours dans l’année, le temps d’une révolution terrestre », mais en s’appuyant cette fois sur « des notes de lecture prises par un employé de bureau. » 7 Ici, chaque section est constituée de faits réels ou fictionnels, de cheminements intellectuels, d’anecdotes, de maximes et d’aphorismes, dont le déroulement se révèle parfois sur plusieurs sections, successives ou non, qui réapparaissent ou disparaissent à jamais, selon divers jeux de renvois et de mises en abîme. Le lecteur est invité à tracer son propre parcours, ses propres cheminements et variations.
On sait par ailleurs que ce même Raymond Lulle a travaillé à l’élaboration d’un ars memoriae, un art de la mémoire visant à déchiffrer l’univers de manière systématique grâce à une série de diagrammes circulaires s’emboîtant les uns dans les autres. Mises en mouvement, ces séries de cercles concentriques permettaient d’élaborer sans cesse de nouvelles configurations et d’aboutir à la contemplation de la vérité divine. De la même manière, dans le livre de Jean-Philippe Convert, rien n’est entièrement inventé, mais tout est potentiellement reconfiguré – dans un univers néanmoins délesté de l’entendement divin. Ainsi, par exemple, divers cheminements nous entraînent de Marcel (Marien) à Marcel (Broodthaers) et à Marcel ou Marcelle (Duchamp), ou encore à Marcel comme double générique de l’artiste.
Mais aussi, l’ouvrage de Jean-Philippe Convert n’est pas sans évoquer un texte d’une nature toute autre que celui de Raymond Lulle : La Société du Spectacle de Guy Debord 8, dont la forme est subdivisée en 221 « thèses », et qui procède également par clins d’oeils, reprises et citations non explicitées, notamment de Hegel et de Marx.

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Une écriture performative
Les échos avec le travail plastique de Jean-Philippe Convert sont nombreux, au-delà du musée imaginaire et subjectif qu’il dessine depuis Lygia Clark, Jiri Kovanda, en passant par Jef Geys. L’ouvrage est envisagé en lui-même comme un objet plastique : le choix de la forme de l’almanach et l’absence de pagination témoignent d’une volonté d’opérer un choix particulier dans la mise en espace du texte lui-même au sein de la page. La dimension plastique de l’ouvrage se trouve d’ailleurs redoublée par l’existence d’un site internet 9 qui vient éclairer et nourrir visuellement, par des images ou des vidéos, certaines sections du livre.
Jean-Philippe Convert a abordé la rédaction de cet ouvrage comme une performance en soi : au cours de l’écriture du livre, il s’est agi de ne jamais revenir en arrière. Ainsi, par exemple, on comprend que Convert a choisi de prendre un pseudonyme, mais que celui-ci a changé au fil du temps : chacun d’entre eux a été  conservé tel quel, témoignant ainsi de chaque étape dans l’écriture, et soulignant ainsi sa dimension processuelle.
En tant que performance, Jean-Philippe Convert envisage l’écriture comme une pratique discursive, dans laquelle divers éléments a priori hétérogènes sont amenés à dialoguer, voire s’entrechoquer. Cette pratique de la conversation constitue le coeur même de sa pratique performative. En 2007, lors d’une performance aux Halles de Schaerbeek, Convert distribuait et commentait des cartes sur lesquelles figuraient non pas des images mais des extraits de textes rassemblés d’après un fil conducteur unique : l’existence d’une mouche. Ce fil conducteur se retrouve, presque à l’identique, dans le livre.
Plus généralement, on peut émettre l’hypothèse, dans le travail de Jean-Philippe Convert, d’une recherche plastique qui vise à faire parler l’écriture – l’écriture devenant, en tant que performance, à la fois un événement et une rencontre.

La révolution opérée par l’ouvrage s’achève sur un clin d’oeil à l’ultime phrase supposément prononcée par John Maynard Keynes : « Je n’ai qu’un regret, celui de n’avoir pas bu plus de champagne ».

1 Citation extraite du Livre des employés.
2 Citations extraites de l’incipit du Livre des employés.
3 Entretien avec Jean-Philippe Convert, Bruxelles, le 17 juillet 2013.
4 Le Livre des employés : ovni ou olni ?, entretien de Jean-Philippe Convert avec Edith Soonckindt, le 10 décembre 2012. http://soonckindt.com/news-auteurs/le-livre-des-employes-ovni-ou-olni/
5 Paul Nougé fait partie des « employés de la mémoire » de Jean-Philippe Convert.
6 Le titre du livre de Jean-Philippe Convert est directement issu de celui de Raymond Lulle, qui fait également partie des « employés de (s)a mémoire ». Il est cité en 262.
7 Le Livre des employés : ovni ou olni ?, entretien de Jean-Philippe Convert avec Edith Soonckindt, op. cit.
8 Guy Debord étant aussi un « employé ».
9 http://le-livre-des-employes.tumblr.com/

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This text was published in L’Art même, 60, Brussels, Belgium, October 2013.

Jean-Philippe Convert, Le Livre des employés
éléments de langage, 158 pages, Bruxelles, 2013
N° ISBN: 978-2-9307 10-00-06
Prix de vente : 14 EUR
Pour commander le livre :
Librairie Tropismes, 11, Galerie des Princes, Bruxelles (http://www.tropismes.com/livres/le-livre-des-employes)
ou chez l’éditeur (http://www.elementsdelangage.eu/elementsdelangage/commandez_nos_livres.html)