Ištvan Išt Huzjan. OD TU DO TU.

by florence cheval

01 Istvan Ist Huzjan From hereIštvan Išt Huzjan, From here, 2005
Ricou Gallery

Ištvan Išt Huzjan. You and Me, We and You
Ricou Gallery
Rue Souveraine 54 Opperstraat
1050 Bruxelles
http://www.ricougallery.com
Du 7 novembre au 21 décembre 2013
Vernissage le 6 novembre 2013

OHO and The Korean Avant-Garde Association
Editions MER. Paper Kunsthalle
http://www.merpaperkunsthalle.org/
Lancement du livre à l’occasion de l’exposition à la galerie Ricou

En 1970, le groupe d’artistes slovènes OHO (1966-1971) fut invité à participer à l’exposition Information organisée par Kynaston McShine au MOMA de New-York. Les quatre membres du groupe – deux à New York, deux autres à Ljubljana, « ont regardé simultanément le soleil et laissé tomber une allumette à 10 cm haut-dessus d’une feuille de papier »1, puis marqué sa position. L’œuvre produite combinait l’ensemble des résultats obtenus. Ce protocole visait à enregistrer la dimension tangible, bien que quasi imperceptible, des liens qui unissaient les membres du groupe dans l’espace et dans le temps. Plus tard, David Nez, l’un des membres du groupe, entrepris de documenter un voyage entre Ljubljana et Washington par le dessin. Il posa un crayon sur une feuille de papier et enregistra les vibrations occasionnées par ce périple sur son corps.
Le travail d’Ištvan Išt Huzjan (né en 1981 à Ljubljana, en Slovénie) s’inscrit par maints aspects dans cette lignée : il explore, expérimente et enregistre la persistance et la circulation de phénomènes, de structures et de rencontres. Ištvan Išt Huzjan expose, en particulier, le caractère rémanent mais aussi nomade de l’art conceptuel.
Pour parler de son travail, Ištvan Išt Huzjan montre non seulement ses propres œuvres, mais aussi des cartes. L’artiste prépare et archive ses projets en traçant des lignes dans Google Maps. Son plus ancien souvenir d’enfance : les chaussures de marche de son père.

En 2012, à l’occasion de la FIAC à Paris, Ištvan Išt Huzjan convia les visiteurs à une promenade en taxi au cours de laquelle un acteur leur racontait « son » histoire, celle de Josko Hozjan, né en 1921 et décédé en 1997, arrivé en 1938 de Yougoslavie à la recherche d’une vie meilleure. Cette proposition ne relevait pas tant d’un reenactment –  du fait de faire resurgir, dans le présent, un événement du passé – que du fait de souligner, aujourd’hui, la persistance d’une histoire considérée peut-être trop hâtivement comme révolue, au travers d’un déplacement non seulement temporel, mais aussi spatial. En effet, il s’agissait également de révéler le caractère géographique de cette survivance, au travers de l’évocation du déplacement du migrant, mais aussi d’un déplacement « touristique » des visiteurs de la FIAC dans les rues et les monuments historiques de Paris.
Le caractère rémanent de l’histoire, sa capacité à émerger dans d’autres contextes, représente le cœur de la pratique d’Ištvan Išt Huzjan. Cette rémanence de l’histoire collective se trouve, à chaque fois, redoublée d’une histoire plus personnelle ou singulière. En 2012, l’artiste a exploré les œuvres d’art de la fin des années 1960 et du début des années 1970 dans les archives nationales de Séoul (Corée), en s’appuyant sur le protocole suivant : ne choisir que des œuvres qu’il avait la sensation d’avoir déjà vues avant, ailleurs, dans les archives du groupe OHO conservées à la Moderna galerija de Ljubljana. Cette recherche vient de donner naissance à un livre, OHO and The Korean Avant-Garde Association, qui révèle, via la mémoire subjective de l’artiste, la persistance et la dissémination de formes artistiques a priori étrangères les unes aux autres à une époque donnée.
La même année, Ištvan Išt Huzjan participe à un événement qui se propose de réactiver l’histoire de l’art conceptuel européen et celle de ses déplacements au travers d’une exposition de groupe organisée en 1989 dans un train voyageant entre Paris et Zagreb, Simplon Express 2. Il s’agissait, cette fois, d’effectuer le voyage en sens inverse, de Zagreb vers Paris. La proposition d’Ištvan Išt Huzjan consista à documenter son parcours dans la soute à bagages d’un autocar allant de Ljubljana à Venise, reprenant ainsi la place de ceux qui, avant 2007, c’est-à-dire avant l’entrée de la Slovénie dans l’espace Schengen, se trouvaient contraints de migrer ainsi 3. De même, Migration of the european beech (2012) se fait l’écho métaphorique, via une étude des processus de déplacement du hêtre depuis la Slovénie vers la Belgique pendant et après l’époque glaciaire, de l’arrivée de nombreux travailleurs slovènes en Belgique dans les années 1920.
Ištvan Išt Huzjan nous rappelle que le nomadisme est aussi inséparable de la condition d’artiste : il se présente lui-même comme « un jeune artiste se déplaçant en Europe à la recherche de possibilités pour créer » 4, et se souvient que la richesse des collections d’art Renaissance des musées de Ljubljana s’explique en grande partie par les déplacements des artistes entre les Flandres et l’Italie, via la Slovénie.

Ištvan Išt Huzjan s’intéresse aux processus de transition en tant que phénomènes historiques, mais aussi et surtout à la manière dont ces phénomènes s’inscrivent sur le territoire et exercent une influence décisive sur les déplacements. Comme l’écrit Edward W. Soja dans Seeking spatial justice : « les géographies dans lesquelles nous vivons (…) ne sont pas qu’un arrière-plan inerte ni une scène neutre accueillant le théâtre humain, elles sont envahies de forces matérielles et imaginaires qui affectent les événements et les expériences, des forces qui peuvent nous nuire mais aussi nous soutenir dans presque tout ce que nous entreprenons, individuellement et collectivement. » 5 Et puisque ces géographies impliquent aussi les corps, il s’agit toujours de se rendre soi-même sur les lieux.
Revisiting the 1st meter square (2009-2011) prend pour point de départ une donnée subjective : un carré de terre d’un mètre carré, de la dimension du bac à sable d’enfance de l’artiste – son « premier atelier » 6. Ištvan Išt Huzjan a tracé sur la carte une ligne entre Amsterdam (où se trouvait alors son atelier) et Ljubljana, puis cherché, tous les 100 kilomètres le long de cette ligne, une parcelle d’un mètre carré à partager à titre temporaire avec son propriétaire. Un contrat fut signé pour chaque emplacement, dans le but d’évaluer, dans chaque pays rencontré, le degré de confiance entre les signataires, d’après des critères à la fois objectifs (les lois propres à chaque pays membre de l’espace Schengen) et subjectifs (la « valeur » de la rencontre avec chaque propriétaire). On retrouve cette question de la valeur des échanges au travers d’un déplacement géographique dans The Book of exchange : Ištvan Išt Huzjan a voyagé entre la Corée et la Slovénie avec au départ dix euros en poche, qu’il a changé ensuite dans la monnaie nationale de chaque pays traversé. Le fait de traverser physiquement ces frontières avait aboutit à une perte de 82,5% de la valeur monétaire d’origine.
L’été dernier, à l’occasion de la Triennale d’art contemporain en Slovénie 7, Ištvan Išt Huzjan s’est entouré d’artistes, curateurs et amis pour entreprendre une marche de plusieurs jours le long d’un ancien chemin de treck reliant la Slovénie et la Croatie (E6-YU, 2013) 8. Ce chemin autrefois célèbre avait cessé d’exister dans les années 1990 après l’éclatement de la Yougoslavie et la subséquente création d’une frontière entre les deux pays. A quelques jours de la réouverture de cette frontière du fait de l’entrée de la Croatie dans l’espace Schengen, Ištvan Išt Huzjan a entrepris de réactiver collectivement ce périple, afin d’en éprouver l’actualité.

Ištvan Išt Huzjan procède toujours par une mise en commun. Cette dimension se retrouve dans son travail que l’on pourrait qualifier « d’atelier » – de peinture, de sculpture, ou d’installation. A l’heure où nous écrivons, Ištvan Išt Huzjan envisage de présenter une partie de son travail d’atelier récent à l’occasion de sa prochaine exposition à la galerie Sébastien Ricou à Bruxelles. L’exposition, intitulée You and Me, We and You, explorera la question de la relation, et notamment de la relation amoureuse. Elle donnera lieu au lancement de son livre OHO and The Korean Avant-Garde Association. Afin de procéder, une fois de plus, à une mise en commun, Ištvan invitera aussi d’autres artistes – des artistes qui travaillent en couple ou en duos – pour un programme de performances.
Dernièrement, Ištvan Išt Huzjan s’est associé à Bruxelles avec Thibaut Espiau et Grégoire Motte, non pas pour produire un travail artistique en commun, mais parce qu’il souhaitait fonder un « groupe ». Ce groupe, appelé Artists Club 9, invite régulièrement des artistes à exposer dans un coffre-fort subsistant dans l’ancienne chambre forte d’un bijoutier. Une occasion, là encore, de tester la valeur des échanges dans un espace géographique donné.

1 « OD TU DO TU » signifie en anglais « From Here to There ». C’est le titre d’une  performance d’Ištvan Išt Huzjan.
2 Lucy R. Lippard, Six Years. The Dematerialization of the Art Object from 1966 to 1972, University of California Press, 1973, p. 153.
Traduction de l’auteur.
3 Au lendemain de la chute du Mur de Berlin, divers artistes comme Daniel Buren, Christian Boltanski, Alain Fleischer, Goran Trbuljak, Sarkis, Bálint Szombathy, ont participé à ce projet.
4 Entre 2001 et 2005, en tant qu’étudiant à l’Academia di bella arti de Venise, Ištvan Išt Huzjan avait maintes fois effectué ce trajet en car entre les deux villes.
5 Ištvan Išt Huzjan, artist statement.
6 Edward W. Soja, Seeking spatial justice, University of Minnesota Press, 2010, p. 19. Traduction de l’auteur.
7 Rencontre avec l’artiste, Bruxelles, le 2 septembre 2013.
8 Résilience, 7ème Triennale d’art contemporain en Slovénie, commissariat Nataša Petrešin-Bachelez, 20 juin – 29 septembre 2013.
9 Artists Club, rue du Houblon 63, 1000 Bruxelles, http://artistsclubcoffrefort.com/

Cet article est paru sous une forme abrégée dans la revue L’Art même, n° 60, Bruxelles, 4e trim. 2013, p. 22.