Butter on Buren! La proposition de Jacques André.

by florence cheval

This text was initially published in Le Salon during the summer of 2013.
For the complete version please visit : www.welcometolesalon.be

jacques andré
KONSMO, vue d’exposition, Galerie Catherine Bastide, Bruxelles, 2013

BUTTER ON BUREN!
La proposition de Jacques André.
20.04 – 24.05.2013
Galerie Catherine Bastide, Bruxelles

DONNEES

. Que la « proposition » de Jacques André provoque certaines perturbations, et suscite une profonde perplexité dans le milieu artistique, c’est un fait qui depuis plusieurs semaines ne cesse de se confirmer. Du moins cette « proposition » offre-t-elle l’énorme avantage, qu’ayant dénié toute raison d’être à la critique d’art, Jacques André interdit à celle-ci toute prise sur ce que l’on ne peut évidemment appeler son « oeuvre ». Il ne s’agira donc ici ni de résumer, ni de commenter, ni d’interpréter la « proposition » de Jacques André, tout au plus de poser des questions et de conclure par une interrogation. Toute approche de sa « proposition » doit se traduire par une description quantitative, neutre et objective. Les formes neutres de Jacques André ne sont que ce qu’elles sont et strictement rien d’autre : par exemple, des bandes verticales de 60 mm, en deux couleurs alternées, avec une empreinte de confiture. Peu importe les rapports de couleur, la surface occupée, le support, la matière. Cette définition est faite pour ne donner aucune prise aux catégories critiques, à la spéculation, au principe d’évolution, à la confusion du « faire » avec une manifestation quelconque de la création ou du constat artistiques. Mais elle n’est liée à aucun dogme constitutif, elle n’indique pas une voie normative : elle pourra être échangée, s’il le faut, contre une autre proposition, revêtir un autre processus d’intervention. Il n’y a aucun moyen d’identification, aucun problème d’authenticité.

. Galerie Catherine Bastide, Jacques André récidive et, comme toujours, ne se trouve pas où on l’attend. Dans l’exposition intitulée Konsmo qui vient de s’achever, on trouve un accrochage de bandes alignées auxquelles on a associé une empreinte de confiture, en se basant sur une histoire de tableau à rayures taché par la petite-fille d’un collectionneur et jamais restauré – à moins qu’il ne s’agisse d’une tache de beurre (Nicole I, II, III, IV et V (Peinture et pot de confiture), 2013). Voici d’ailleurs une note laissée par un visiteur dans le livre d’or : « Butter on Buren ! Her grand daughter Victoire – most like orange… just fingers near bottom… never was restored ! 1968/69… piece of meat fell off fork onto plate… splatted with blood – before 77 ».

Sur le mur d’en face, une étagère présente un alignement de dix-neuf portraits d’Yves Klein figurant sur dix-neuf couvertures d’un ouvrage publié en 2007 chez Taschen, aujourd’hui épuisé. Au visage démultiplié d’Yves Klein répond celui de l’acteur David Carradine, présenté six fois en couverture d’un disque tiré de la série télévisée américaine Kung Fu (1972-1975). Dans un coin, deux Kettlebells, sortes d’haltères d’origine russe ressemblant à un boulet de canon équipé d’une anse. Sur un petit banc IKEA, un livre en « triste état », deux livres épuisés et un livre neuf : Kammerspiel de Dan Graham par Jeff Wall (Ed. Daled-Goldschmidt, 1988); In girum imus nocte et consumimur igni – The Situationist International (1957-1972) (Ed. JRP Ringier, 2006); Daniel Buren, A Chaque monstration sa place (Ed. Galerie Isy Brachot, 1990) et Kettlebell, la musculation ultime (Ed. Amphora). Enfin, deux lits IKEA complètent le décor.

HYPOTHESES

A la prolixité verbale de Jacques André, le critique est tenté de répondre de manière laconique. C’est là, une fois encore, que se justifie la nécessité d’une description quantitative, neutre et objective. Poursuivons toutefois cet exposé en risquant quelques hypothèses, qui seront par la suite – bien évidemment – intégralement réfutées par l’artiste.

1. Le corps de l’artiste, mesure de toutes choses.

Le regard d’Yves Klein figurant sur la couverture de l’ouvrage publié chez Taschen a été disposé à une hauteur de 112 cm, c’est-à-dire à la hauteur du regard d’un enfant de cinq ans. A ceci répondent, en face, les cinq tâches respectives réalisées sur les cinq tableaux à rayures qui se trouvent, cette fois, à la hauteur de la main de ce même enfant de cinq ans. Dans l’entrée de la galerie, cette main infantile trouvera d’ailleurs à sa portée les livres décrits ci-dessus, disposés sur une étagère IKEA de couleur bleue. Les deux Kettlebells, l’une de 40 kg, l’autre de 32 kg, correspondent au poids exact du corps de l’artiste le jour du vernissage. Les six couvertures du vinyle montrant le visage de David Carradine dans la série Kung Fu sont disposées à la hauteur exacte du regard de l’acteur. On sait qu’Yves Klein était un fameux judoka.

2. La collection, épuisée.

Au centre de l’espace d’exposition, un lit IKEA, modèle KONSMO, auquel l’artiste a apposé le nom de Lit de Mr Epuisé. Au fond, un autre lit IKEA, modèle FJELLSE, désigné comme le Lit de Mme Triste Etat. Les toiles rayées, tâchées, ne seront semble-t-il jamais restaurées, tandis que l’ouvrage Kammerspiel de Dan Graham par Jeff Wall, publié aux éditions Daled-Goldschmidt, est décrit au crayon sur la page de garde comme étant en « triste état ». Au fond, une autre salle, à laquelle le visiteur aura le désagrément de se voir interdire l’accès, présente sur quatre étagères IKEA la série des ARTERS, les Achats à Répétition Tentative d’Epuisement et de Reconstitution des Stocks effectués par l’artiste entre 2004 et 2013, par lesquels ce dernier fait la preuve de tout son savoir-faire technique en matière d’achat et de spéculation. Tout ceci n’est bien sûr pas à vendre, si ce n’est dans une librairie que l’on baptiserait L’Epuisé. L’artiste nous fait remarquer que les modèles de mobilier IKEA se trouvent très vite en rupture de stock. La plupart d’entre nous possède d’ailleurs chez lui un certain nombre d’étagères IKEA présentant des ouvrages publiés à gros tirages chez Taschen, mais néanmoins acquis dans des magasins de seconde main.

3. La révolution, en marche.

C’est du moins ce que nous annoncent aujourd’hui les athlètes qui pratiquent assidûment l’entraînement avec les Kettlebells, dont l’utilisation s’est développée en Russie après la révolution bolchévique. Les Kettlebbells vous garantissent « endurance, force, équilibre, agilité et cardio ». Avant eux, Jerry Rubin avait publié en 1970 Do It !, sous-titré Scenarios de la révolution, pour devenir ensuite entrepreneur et homme d’affaires. Son ouvrage figure en bonne position dans la bibliothèque ARTERS. Avant eux, Yves Klein avait voulu « dépasser l’art, dépasser la sensibilité, dépasser la vie, rejoindre le vide », avant de se retrouver aujourd’hui bradé chez Taschen pour deux euros. Jacques André, pour sa part, a l’intention de repartir désormais « sur des bases saines » : il va se « professionnaliser » afin de subvenir à ses besoins, c’est-à-dire : vendre.

ECHEANCES

La mauvaise qualité des objets présentés aide à la confusion générale. Chacun réinvente une histoire qu’il a mal compris. Bien qu’il n’y ait aucune confusion possible entre la proposition (formes neutres) et le discours présenté dans le communiqué de presse et que l’imprécision de l’histoire n’ait pas été délibérée, les produits IKEA jouent malgré eux le rôle dévolu aux formes neutres habituelles. Il n’en demeure pas moins que ce qui nous intéresse avant tout dans la proposition de Jacques André, ce sont les réactions et les chocs qu’elle provoque, car elle joue le rôle d’un véritable « révélateur » qui met à nu les comportements et les psychologies les mieux masqués.

La mauvaise humeur avec laquelle certaines coteries picturales, marchandes et critiques, ont accueilli la dernière exposition à la galerie Catherine Bastide, est sur ce point tout à fait éloquente et réjouissante. Il est instructif de voir jusqu’où il pourra aller trop loin, car il ne faut pas se cacher les obstacles de son entreprise. L’action entreprise par Jacques André est une affaire à suivre – mais de façon imminente – car elle atteint aujourd’hui son maximum d’intensité critique.

Texte librement adapté de l’article de Gérald Gassiot-Talabot, La proposition de Buren, Opus International, n°12, juin 1969.
L’auteur tient ici à remercier l’artiste Jacques André ainsi que Gérald Gassiot-Talabot, critique d’art, fondateur de la revue Opus International et du Guide du Routard.