L’artiste en ReSiDuE.

by florence cheval

Hotel-CharleroiHotel Charleroi,  Charleroi in the year 2000 (1967).

This text was published in L’Art Même, 59, pp. 22-23.

La résidence d’artistes a de beaux jours devant elle. Ce phénomène, qui n’est certes pas nouveau – de tous temps, les artistes se sont rendus à Rome – s’est développé toutefois considérablement ces vingt dernières années. Les voyages forment la jeunesse, dit-on. On trouve aujourd’hui des résidences d’artistes dans tous les coins de la planète, à tel point que certains artistes sont constamment « en résidence » quelque part, et que certains CV ressemblent à des « récitals de résidences »1. Un large pan de la création artistique actuelle est déterminé par ce statut de l’artiste-en-résidence. Par ailleurs, les types de résidences se sont diversifiés : il existe différents modèles, différents modes de gestion et d’organisation – et par conséquent différents impératifs imposés ou non aux artistes2. Penchons-nous sur le modèle proposé par le Wiels.

Le programme de résidences existait dès la naissance du Wiels. Depuis, une soixantaine d’artistes sont passés par là. Devrim Bayar qui en a la charge sélectionne chaque année, en compagnie des artistes « tuteurs » des résidences Simon Thompson et Willem Oorebeek, les artistes invités, indépendamment de tout critère d’âge ou d’expérience.
Les résidences du Wiels peuvent se définir d’après trois axes majeurs : celui de la durée, celui du processus, et celui du réseau. Notons que ceci est propre au Wiels, et que certaines résidences s’inscrivent dans des perspectives toutes autres, en privilégiant par exemple une présence très limitée dans le temps, en associant à la résidence un impératif de production d’une œuvre ou de quelque résultat tangible, ou encore en encourageant l’isolement créatif. Au Wiels, si certains de ces choix s’expliquent en partie, sans doute, par le caractère limité du budget disponible, il n’en reste pas moins qu’ils sont également significatifs de la manière dont le Wiels envisage ce que peut et doit être la création artistique aujourd’hui.
Venons-en tout d’abord à la question de la durée. Les artistes retenus disposent d’un atelier individuel d’environ 45 m2 au cœur même du centre d’art, attribué pour un an aux artistes étrangers et pour six mois aux artistes belges ou résidents en Belgique. Devrim Bayar souligne l’importance de ce choix (à l’origine, les résidences duraient quatre mois) : il s’agit de permettre notamment aux artistes étrangers de prendre le temps de s’acclimater et d’explorer le paysage de l’art contemporain qui s’offre ici à eux. Mais un autre aspect nous semble ici essentiel : celui qui consiste à prendre en compte et à respecter la durée nécessaire à l’élaboration des projets. Privilégier une certaine durée permet en effet aux artistes de s’inscrire plus paisiblement dans une perspective de création. Comme le soulignait l’artiste Bojana Kunst lors de sa résidence aux Laboratoires d’Aubervilliers, « la temporalité projective du travail » peut avoir « des conséquences multiples et aberrantes pour les individus impliqués dans le flot continu de la création de projets, en particulier dans les domaines culturel et artistique », de sorte que « la privation de temps paralyse l’imagination et la création de mouvements radicaux, et désamorce toute expérimentation avec le temps présent. »3
Seconde caractéristique des résidences au Wiels : l’importance qu’elles accordent à la mise en place de réseaux, au networking, non seulement pour permettre à l’artiste de confronter son propre travail à diverses problématiques, mais aussi, selon toute apparence, pour contribuer à lancer sa carrière après la résidence. Les résidences du Wiels proposent ainsi des « réunions hebdomadaires et évaluations régulières »4 avec les « tuteurs » du programme, les artistes Simon Thompson et Willem Oorebeek – notons toutefois que ces « tuteurs » refusent d’être désignés comme tels. Ils rejètent le principe d’un échange qui prendrait la forme d’une relation hiérarchique du type maître-élève, de même que l’idée d’une éventuelle ‘intrusion’ dans les ateliers des résidents : Simon Thompson affirme se tenir simplement à la disposition des artistes qui en feraient la demande. Par ailleurs, le Wiels ne cherche pas tant à favoriser la création dans la solitude de l’atelier que le développement de réseaux, ce qui passe par un « programme de visites d’ateliers » et « de visites d’expositions/galeries en Belgique et dans les pays limitrophes »5. Le Wiels offre aussi la possibilité aux artistes d’organiser en son sein diverses présentations publiques de leur propre travail, et de fait, à chaque nouvelle promotion, une rencontre publique collective est organisée dans les murs du centre. Le Wiels se pique de fournir aux artistes une connexion à internet, afin d’assurer leur networking à tous les niveaux. Par ailleurs, Devrim Bayar souligne le fait que la résidence au Wiels se transforme souvent en résidence à Bruxelles ou en Belgique à plus long terme : en effet, un certain nombre d’entre eux ont choisi, à la fin de leur résidence, de rester dans le pays, ce qui contribue à l’enrichissement du paysage artistique local et national, tout en étant en quelque sorte le signe que ces derniers ont trouvé ici une certaine réponse à leurs attentes. Quoiqu’il en soit, les résidences du Wiels ont fait le choix de la mise en réseau, là où d’autres privilégient la solitude de la création.
Troisième point : chaque artiste est libre de produire ou non une ou des œuvres au cours de sa résidence. Les projets des artistes sont toutefois soutenus par le Wiels – dans la mesure du possible : le programme de résidences propose en effet une « aide technique et logistique pour la création et le développement de nouveaux projets », sachant que « des ressources techniques et/ou créatives extérieures peuvent être sollicitées en cas de besoin » (c’est-à-dire, semble-t-il, un soutien à la recherche de subventions extérieures – ce qui peut occasionner de nouvelles candidatures, de nouvelles démarches administratives). Le Wiels « s’attache à exposer ou performer les projets créés par les résidents au cours de leur séjour » – dans la mesure toutefois d’un budget extrêmement restreint, voire inexistant6. On peut se demander ici si le choix du processus au détriment de la production ne s’est pas imposé pour ces raisons de nature pécuniaire. Les projets des artistes trouvent toutefois une certaine visibilité sur le site internet du Wiels, qui s’engage à faire leur promotion par un « archivage en ligne des projets des résidents sur le blog des résidences »7 (mais n’est-ce-pas la moindre des choses ?).
Reste à préciser que les artistes retenus ne se voient pas confier de logement, ni de remboursement de frais de voyage, ni de subsides quelconques8. Sur ces points, le soutien n’est possible qu’au cas par cas, et dans une mesure extrêmement restreinte.
Le directeur du Wiels Dirk Snauwaert souhaite aujourd’hui accorder une visibilité plus grande à cette dimension discrète (« plus ou moins cachée », d’après Devrim Bayar) de l’activité du Wiels, en organisant annuellement une exposition rassemblant une sélection d’entre eux. A chaque occurrence, l’exposition puisera dans le creuset qui s’est constitué depuis les origines du lieu. Devrim Bayar n’est pour sa part pas en charge du commissariat de cette nouvelle série d’expositions, c’est Dirk Snauwert lui-même, accompagné par Agata Jastrzabek, qui s’en chargent. A l’heure où nous écrivons, neuf artistes internationaux (dont un groupe d’artistes) ont été sélectionnés pour l’édition 2013. Les commissaires insistent sur le fait que cette exposition sera avant tout la manifestation d’un refus de rester cantonné dans un discours univoque, expression « de l’esprit d’échange et de discussion qui constitue le cœur même des résidences du Wiels »9.

L’exposition porte le titre suivant : ReSiDuE. Pour les commissaires, le concept de ReSiDuE – de résidu, renvoie à deux dimensions à la fois antinomiques et complémentaires. ReSiDuE se propose de rapprocher la notion de résidu avec certains processus artistiques que l’on compare parfois à l’alchimie, où les métaux considérés comme vils sont susceptibles de se transformer en argent ou en or. Mais le véritable alchimiste est celui qui cherche non pas tant à s’enrichir qu’à contempler les lois de la matière et les diverses formes que celle-ci peut prendre. Le ReSiDuE – le résidu, c’est généralement ce qui reste, une fois que quelque chose a été ôté, par exemple lors d’un processus d’évaporation, de filtration ou de distillation, nous disent les commissaires. Le résidu renvoie aussi aux sédiments, aux dépôts, aux reliquats. Le résidu, en tant que reste, est à la fois excédent et rebus.
Agata Jastrzabek souligne également que la notion de ReSiDuE renvoie à la pratique même de la plupart des artistes sélectionnés, dont le travail se confronte à la poussière (Maartje Fliervoet) ou à la fumée (Laurent Dupont-Garitte), à l’inachevé (Svenja Deininger), ou encore aux traces et aux survivances de l’histoire (Alexandra Chaushova, Hotel Charleroi)…
Enfin, le concept de résidu se pose, pour les commissaires, comme un contrepoint à la notion de production à laquelle les résidences du Wiels prétendent échapper. En effet, comme nous l’avons souligné plus haut, le Wiels cherche à privilégier le processus sur la production d’un objet artistique.

Néanmoins, il nous semble essentiel d’envisager le concept de résidu selon un autre point-de-vue, qui nous éclaire de manière décisive sur les artistes, sur la création artistique actuelle, mais aussi sur les institutions de l’art. Natasha Petresin-Bachelez, ex-directrice des Laboratoires d’Aubervilliers, a fait référence à cette dimension dans le cadre du colloque Lives and Works: Models of Presence10 le 16 mars dernier au Wiels, qui proposait un panorama critique des divers modèles de résidences d’artistes.
Cette autre approche a notamment été élaborée en 2006 par l’artiste Hito Steyerl et par le philosophe et écrivain Boris Buden, dans The Artist As Res(iden)t11. Dans ce texte, les auteurs pointent un certain nombre de problématiques cruciales liées au développement de ces résidences, en filant justement la métaphore de l’artiste comme « res(iden)t », c’est-à-dire comme reste, ou comme résidu : « l’état de résident crée simplement un espace, dans lequel le problème du reste est souligné et où se déploie à la fois la dynamique de la résidence et celle du résidu. »12 En effet, la condition de l’artiste en résidence correspond à une condition en quelque sorte inouïe : il réside quelque part, tout en n’appartenant à aucun lieu13. Il se trouve en excès, en surplus par rapport au reste de la population qui réside, qui vit effectivement là, et qui est représentée politiquement. L’artiste-en-résidence représente à la fois son pays d’origine dans un lieu qui est extra-territorialisé et spatialement déterminé : Hito Steyerl et Boris Buden comparent cette extra-territorialité des résidences à celle des ambassades, qui inscrivent leur propre espace national au sein d’un autre espace national.
Et puisque le modèle de la résidence devient aujourd’hui un modèle dominant, l’artiste se trouve en quelque sorte soumis à cet impératif de migration afin de pouvoir créer. En plus de devoir sans cesse rédiger de nouvelles candidatures, de nouveaux dossiers, de nouveaux projets, l’artiste se trouve constamment confronté aux contraintes administratives liées à cet état de transit, dont l’impact sur la temporalité nécessaire à la création n’est pas négligeable, sans parler des artistes à qui il arrive – parfois – de se déplacer avec un compagnon, voire avec des enfants14. En ce sens, l’artiste-en-résidence présente à la fois certaines caractéristiques du travailleur migrant, mais aussi celles du manager nomade, équipé de son laptop pour travailler en toutes circonstances et en tous lieux.
Pour Hito Steyerl et Boris Buden, la résidence représente le lieu même où s’affrontent « les conditions déterritorialisées de l’industrie culturelle mondialisée » et « la politique de la représentation nationale »15. En ce sens, la question de l’artiste-en-résidence comme résidu, comme reste, nous confronte à la résidence comme partie intégrante des industries globales de la culture, où les artistes sont transformés en « opérateurs culturels ultra-mobiles »16 soumis bien plus à la compétition qu’à la coopération, et à l’impératif d’une créativité incessante. Certes, l’obligation de production d’une œuvre y est souvent mis de côté – puisqu’il s’agit souvent, en réalité, de produire des relations, des rencontres, des discussions, d’échanger ses adresses email : la marchandise de la résidence est désormais immatérielle, c’est le networking.
Simon Thompson nous rappelle par ailleurs qu’il est difficile de trouver un autre pan de la société avec tant d’esclaves volontaires : l’artiste en résidence est rarement rémunéré pour son travail. En effet, « les résidences se trompent souvent dans les moyens qu’ils offrent aux artistes. Elles pensent que ce qui compte avant tout, c’est l’atelier, et puis, secondairement, que certes, il faut bien que les artistes vivent, alors elles lui offrent parfois de l’argent, qu’elles appellent une ‘subvention’. (…) Cette hiérarchie contraste fortement avec les attentes des artistes eux-mêmes. La plupart des artistes qui candidatent à une résidence s’en foutent complètement de l’atelier, ce qu’il veulent, c’est de l’argent, et ensuite, simplement, ils voudraient pouvoir continuer. » Pire encore, le terme de résidence serait devenu une nouvelle « formule chic » utilisée par les artistes pour éviter de se confronter à leur triste condition : « On est opprimés, mais hey, au moins on est in! »17.

En contrepoint de cela, des artistes organisent eux-mêmes leurs propres résidences, avec les moyens du bord. C’est le cas d’un certain nombre d’artistes venus présenter leur projet au Wiels lors du colloque Lives and Works: Models of Presence, comme par exemple Simona Denicolaï et Ivo Provost. C’est aussi le cas d’Hotel Charleroi18 (Adrien Tirtiaux, Hannes Zebedin et Antoine Turrilion), qui organisent chaque année, depuis 2010, une résidence d’artistes autogérée dans la ville de Charleroi. Ces derniers sont aussi, en ce moment-même, en résidence au Wiels. Ils ont également été sélectionnés pour figurer dans l’exposition ReSiDuE. La boucle est-elle bouclée ?

Florence Cheval

ReSiDuE
Commissariat : Dirk Snauwaert et Agata Jastrzabek
WIELS, Centre d’art contemporain
Av. Van Volxem 354
1190 Bruxelles
www.wiels.org
Du 22 juin au 1er septembre 2013
Artistes : Alexandra Chaushova (BG), Theo Cowley (UK), Svenja Deininger (AT), Laurent Dupont-Garitte (BE), Jana Euler (DE), Maartje Fliervoet (NL), Hotel Charleroi (BE, FR, AT), Martin Laborde (FR), Wobbe Micha (BE)

1« More and more, an artist’s CV reads as a recital of residencies. », Dieter Lesage, « Minimum Presence », in Etcetera 104: On Residencies, Décembre 2006.
2Voir le texte rédigé par Pieternel Vermoortel, « The resident, a visitor, a temporary guest », BAM, http://www.bamart.be/files/veldanalyse_residenties.pdf
3Bojana Kunst, « A suivre : capturer le temps dans la performance contemporaine », in Le Journal des Laboratoires d’Aubervilliers, sept-déc 2011.
4Nous reprenons ici les termes du communiqué officiel du Wiels.
5D’après le communiqué officiel du Wiels.
6750 euros sont disponibles pour chaque résident, pour toute la durée de son séjour.
7Dixit le communiqué officiel du Wiels.
8Certaines conventions permettent par exemple aux artistes en provenance de Norvège ou des Pays-Bas de bénéficier d’un soutien particulier de la part de leur pays d’origine pour venir au Wiels. Ainsi, chaque année, un artiste en provenance de chacun de ces pays est retenu.
9Dixit le communiqué officiel du Wiels.
10Le colloque Lives and Works: Models of Presence était organisé par le Frans Masereel Centrum, AIR Antwerpen, FLACC, Lokaal 01 et WIELS, et réalisé avec le soutien de BAM. Il rassemblait des directeurs de résidences, divers « tuteurs » de résidences dont ceux du Wiels, mais aussi des artistes.
http://www.wiels.org/fr/events/494/Lives-and-works–models-of-presence
11Hito Steyerl et Boris Buden, « The Artist as Res(iden)t », in Etcetera 104: On Residencies, Décembre 2006.
12« The condition of residency just creates a space, where the problem of the rest is highlighted and the dynamics of residence and residue unfold », Hito Steyerl et Boris Buden, « The Artist as Res(iden)t », in Etcetera 104: On Residencies, Décembre 2006.
13Dieter Lesage le souligne à sa manière : « Every artist-in-residence in a certain place is also still somewhere else. There is a rest of the artist-in-residence that is not in residence. », Dieter Lesage, « Minimum Presence », in Etcetera 104: On Residencies, Décembre 2006.
14« (…) the artist in residence is in the first place a migrant : he or she had to become a migrant first in order to be able to become an artist-in-residence. If the residence as become the quasi-hegemonic modality of artistic production, as a consequence, the artistic producer is more and more submitted to the fate of migration in order to be able to produce. As a migrant, the artist may find himself or herself entangled in annoying bureaucratic procedures concerning the legal aspects of a residence, concerning domestic tax laws or tax agreements between countries, not to mention all the banalities of daily life that can be stressful enough : getting a phone number, getting internet, getting a bank account, etc. », Dieter Lesage, « Minimum Presence », in Etcetera 104: On Residencies, Décembre 2006.
15« They are spaces where the deterritorialized conditions of global culture industries crash head on into the politics of national representation. », Hito Steyerl et Boris Buden, « The Artist as Res(iden)t », in Etcetera 104: On Residencies, Décembre 2006.
16« highly mobile cultural operators », Hito Steyerl et Boris Buden, « The Artist as Res(iden)t », in Etcetera 104: On Residencies, Décembre 2006.
17« We’re oppressed, but hey, at least we’re hip ! », Dieter Lesage, « Minimum Presence », in Etcetera 104: On Residencies, Décembre 2006.
18http://hotelcharleroi.com/