Jeremy Deller. Party / Protest. (Part 4)

by florence cheval

Curating as a teenage fan

« Je n’ai jamais pensé au musée comme à un lieu pour exposer mon travail » (1), indique Jeremy Deller dans le slide show de l’exposition Joy in People, qui vise à témoigner de ses projets réalisés en-dehors du white cube.

D’ailleurs, la plupart de ses projets ne visent pas à produire des objets. Mais si son travail privilégie souvent l’espace public (2), par le biais de posters, d’autocollants, de t-shirts ou d’événements collectifs existant hors de la galerie, Jeremy Deller manifeste toutefois un intérêt pour la question de l’exposition.
Cet intérêt s’exprime déjà dans les affiches qu’il réalise entre 1994 et 1996, sur lesquelles il imagine une série d’expositions fictives dans des musées nationaux. Mêlant histoire de l’art, culture populaire et musique pop, il imagine ainsi une exposition Morrissey au British Museum (Morrissey : A Life in Words, 1995), une rétrospective de l’œuvre de Keith Moon, le batteur des Who, à la Tate Gallery (Keith Moon : A Retrospective, 1995), une exposition des peintures de John Squire, le guitariste des Stone Roses… Certaines d’entre elles ont ensuite été exposées, comme par exemple dans la cafétéria du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris.

Jeremy Deller, Open Bedroom, 1993
Exhibition view at Wiels, Brussels, 2012

En 1993, Jeremy Deller a réalisé sa première exposition personnelle intitulée Open Bedroom. A l’instar des Young British Artists qui montaient eux-mêmes leurs propres expositions à Londres au même moment, et dont la renommée se développait à vive allure, Jeremy Deller a choisi, lui aussi, de prendre en charge lui-même la monstration de son travail. Cependant, alors que les « yBas » installaient leur œuvres dans de vastes entrepôts, Jeremy Deller se contenta de la maison de ses parents à Dulwich, en banlieue sud de Londres (3). A la manière d’une chambre d’adolescent, ses productions sont placardées aux murs sur un mode qui rappelle les chambres des fans de Depeche Mode qu’il a filmé quelques années plus tard dans Our Hobby is Depeche Mode (2006). Deller la décrit comme un « cabinet de curiosités pop » (4).

Jeremy Deller, Our Hobby is Depeche Mode, 2006

La pratique artistique de Jeremy Deller se caractérise par sa dimension collaborative, collective, et son approche de la question de l’exposition en porte la marque, que ce soit pour The Uses of Literacy (1997) et Unconvention (1999), The Folk Archive (2000), ou encore From One Revolution to Another (Palais de Tokyo, 2008). Jeremy Deller utilise le medium exposition, un medium a priori lié à la culture officielle et savante, pour y intégrer la culture populaire et vernaculaire – la culture folk.

Jeremy Deller, The Uses of Literacy, 1997
Exhibition view at Wiels, Brussels, 2012

Dans le catalogue, Ralph Rugoff relie ce type d’exposition avec Poetry Must be Made by All ! Transform the World! réalisée par Ronald Hunt et Pontus Hulten en 1969 au Moderna Museet de Stockholm, qui représentait aussi divers groupes sociaux et activistes, reliant anthropologie, politique.
Pour ce qui est en particulier de The Uses of Literacy et Unconvention, on pense à The People’s Choice de Group Material (1980), où le contenu de l’exposition fut choisi par les gens du voisinage invités à proposer l’œuvre qu’ils possédaient chez eux et qui leur était chère.

Group Material, The People’s Choice exhibition, 1980

Plus généralement, Jeremy Deller préfère céder une partie de son statut d’auteur à la créativité d’autrui – une manière de procéder qui lui a été révélée en particulier par le projet Acid Brass (1997).

Il vient d’ailleurs de monter une exposition rétrospective du travail de l’artiste britannique Bruce Lacey, en collaboration avec l’historien d’art David Alan Mellor, au Camden Arts Center de Londres (5). Jeremy Deller le considère comme un véritable punk.

(1) « I never thought of the gallery as a place to show my work », Jeremy Deller, Joy in People, slide show, 2012.

(2) « the public world is my studio », Jeremy Deller, Joy in People, op.cit., p.82.

(3) Précisons ici toutefois que les affinités de Jeremy Deller avec les Young British Artists (yBas) se limitent à ce seul aspect.
D’ailleurs, Deller a réalisé une affiche pour l’exposition Joy in People, sur laquelle il proclame : « Why Bas? », jouant sur les mots pour questionner l’omniprésence de cette génération d’artistes sur la scène britannique.
Cette distance n’a toutefois pas empêché Jeremy Deller de remporter le Turner Prize en 2004, un prix réputé pour avoir très largement rétribué les yBas.

(4) « a cabinet of pop curiosities », Jeremy Deller, Joy in People, Hayward Publishing, 2012, p. 191.

(5) The Bruce Lacey Experience, 7 juillet – 16 septembre 2012, Camden Arts Center, Londres.
http://www.camdenartscentre.org/whats-on/view/exh22.01#