Jeremy Deller. Party / Protest. (Part 3)

by florence cheval

« Une politique de la reprise » (1)

Christophe Kihm caractérise ainsi certain aspects travail de Jeremy Deller. En effet, la reprise, ou la « cover version » en anglais, telle qu’elle existe dans le domaine musical, prolonge chez Deller la question récurrente de l’histoire, de son récit et de sa retransmission et représente, elle aussi, un outil à la fois esthétique et politique.

Jeremy Deller, Acid Brass, 1997

Acid Brass (1997) est le premier projet véritablement collectif initié par l’artiste, où celui-ci demanda à un prestigieux « brass band », un orchestre de cuivres typique des milieux ouvriers britanniques, de jouer un certain nombre de morceaux d’Acid House (2). Le projet consiste donc à faire jouer à des instruments traditionnels des morceaux composés pour des instruments électroniques. Une reprise qui marie donc, a priori, des univers on ne peut plus distincts.

Jeremy Deller, A History of the World, 1997

Or, ce projet est étroitement lié à un diagramme produit par l’artiste qui s’intitule A History of the World (1997) – la question de l’histoire est toujours là. Jeremy Deller dernier parvient à y mettre en relation étroite les brass bands avec la Acid House, dessinant ainsi une histoire culturelle et sociale inédite.
En effet, on constate, dans un premier temps, une concomitance temporelle (3) entre ces deux pratiques : les orchestres de cuivres s’effacent à partir du milieu des années 1980, tandis que la Acid House connaît un fort développement. Ainsi, alors que les mines ferment, que l’industrie décline, la Acid House fait son apparition, justement dans ces entrepôts et ces usines désaffectés, laissés à l’abandon suite à la désindustrialisation.
La concomitance temporelle, mais aussi spatiale, se fait alors jour : elle relie deux univers culturels a priori antagonistes au sein de données sociales communes. Le diagramme souligne également la criminalisation progressive des rassemblements de tous ordres, qu’ils soient de nature politique (mineurs) ou culturelle (ravers) : le Criminal Justice Bill de 1994 (CJB, inscrit au centre du diagramme) prévoyait ainsi de criminaliser les rassemblements nocturnes de plus de 100 personnes dans lesquels on écoutait des rythmes répétitifs (« repetitive beats »), c’est-à-dire les raves, mais il permettait aussi de sanctionner une diversité plus large de rassemblements.
Jeremy Deller met à jour, par le biais de la reprise, une histoire inédite, il souligne l’existence de connexions culturelles et sociales insoupçonnées.

A Manchester, à l’occasion de Procession (2009), Jeremy Deller a demandé à Steel Harmony, un steel band, de jouer des reprises de Joy Division et des Buzzcocks : « J’adore les steel bands, mais j’aimais particulièrement les reprises, car, si vous avez de la chance, une bonne reprise vous dira quelque chose de nouveau sur une chanson. Une bonne reprise n’est pas seulement une adaptation musicale, c’est aussi une adaptation sociale. » (4)
Là aussi, dans le cadre de Procession, faire intervenir Joy Division dans une procession populaire, c’est ramener un groupe désormais mondialement connu à sa dimension vernaculaire – or, le vernaculaire, et la capacité créative qui lui est propre, c’est justement ce qui fascine Deller.

On pourrait parler ici d’une histoire bricolée, d’une « do-it-yourself history » (5), où la fête (« party ») et la manifestation sociale ou politique (« protest »), où la question culturelle et la question sociale convergent et même s’imbriquent pour produire une esthétique collective.

Jeremy Deller, The Uses of Literacy, 1997

Pour The Uses of Literacy (1997) Jeremy Deller avait demandé à des fans du groupe écossais The Manic Street Preachers de lui transmettre leurs productions artistiques personnelles pour une exposition d’un jour, faisant ainsi la preuve de la créativité inhérente à l’univers musical de ces adolescents, et démontrant leur capacité à intégrer un univers culturel vaste – puisque les Manic Street Preachers ont pour habitude de transmettre à leurs fans des références artistiques et littéraires  (depuis Jack Kerouac en passant par les lettres de Vincent Van Gogh) (6)  – pour  produire un univers culturel très spécifique. Il en ressort un univers culturel très spécifique, pleinement intégré par les fans, produisant un autre univers, parallèle à celui du groupe.

Le titre du projet reprend le titre de l’ouvrage célèbre de Richard Hoggart (7) publié en 1957 qui analyse de manière très fine les pratiques sociales et culturelles de la classe ouvrière d’après-guerre, et en particulier leur rapport à la culture écrite. Un titre sans doute à double tranchant, à la fois ironique et respectueux, quand on sait que d’une part Hoggart  traçait dans son ouvrage un portrait affectueux et nostalgique de la culture ouvrière de son enfance et de son adolescence (celle de Leeds dans le cas de Hoggart [1958]), mais que d’autre part ses écrits trahissaient un fort préjugé en faveur de la culture littéraire légitime et n’étaient pas dénués de sous-entendus moralisateurs.

Jeremy Deller, Unconvention, 1999

Jeremy Deller a organisé par la suite à Cardiff, la ville d’origine des « Manics », une autre exposition plus vaste intitulée Unconvention (1999), qui reprend les oeuvres produites par les fans issues du projet précédent, auxquelles Deller a associé un ensemble hétéroclite d’oeuvres d’Edward Munch, Pablo Picasso, Jackson Pollock, Francis Bacon, Andy Warhol, Martin Kippenberger.
On peut également y voir des photographies de Don Mc Cullin sur la guerre du Vietnam, un essai photographique de Robert Capa sur les vallées du Pays de Galles, des archives sur les membres gallois de la Brigade Internationale anti-Fasciste (dont la plupart ont combattu Franco durant la guerre civile d’Espagne).

Cette exposition entre en écho, a posteriori, avec le projet Acid Brass et The History of the World car il s’appuie sur le même type de connexions temporelles et spatiales, sociales et culturelles : le groupe des Manic Street Preachers est né en 1986 et ses membres sont issus du milieu ouvrier; ils ont grandi à l’époque des grandes grèves des mineurs, et ont dédié l’une de leurs récompenses à Arthur Scargill, leader de la National Union of Mineworkers, figure historique majeure de la bataille d’Orgreave.

Jeremy Deller, Unconvention, 1999

De la même manière que dans le diagramme The History of the World, les connexions se font jour entre les Manic Street Preachers et l’invitation adressée à Arthur Scargill de venir prononcer un discours sur les pouvoirs de transformation de l’art et de l’activisme politique au sein de l’exposition Unconvention.
On comprend mieux, sous cet angle, la présentation dans l’exposition des archives de la Brigade Internationale anti-Fasciste galloise : la plupart de ceux qui sont partis combattre Franco étaient non seulement des mineurs, mais la plupart d’entre eux venaient du Sud du Pays de Galles et étaient au chômage du fait de leurs activités syndicales (8).

To be continued…

(1) Christophe Kihm « Une politique de la reprise : Jeremy Deller », Multitudes 5/2007 (HS n°1), p. 245-250.
URL : www.cairn.info/revue-multitudes-2007-5-page-245.htm

(2) On assiste également, dans le documentaire de Jeremy Deller sur des fans de Depeche Mode (Our Hobby is Depeche Mode, 2006) évoqué plus bas, à la reprise du tube « Personal Jesus » par un orchestre de cuivres dans un stade de football.
Pour voir un extrait : http://www.jeremydeller.org/

(3) Je m’éloigne ici, semble-t-il, de l’interprétation de Christophe Kihm, qui dans son article considère qu’ « il s’agit, avec la musique, de connecter des réalités et des temps séparés, pratique de l’anachronisme que le diagramme, à son tour, transcrit de manière particulièrement explicite. »

(4) « I love steel bands anyway, but I liked the cover versions especially, because, if you’re lucky, a good cover will tell you something new about a song. A good cover version is not only a musical adaptation, but it’s also a social adaptation. »
Jeremy Deller, Joy in People, op.cit., p.142.

(5) Le « do-it-yourself » est l’un des aspects majeurs de l’esthétique punk, représentée entre autres par les Buzzcocks. Voir à ce sujet l’ouvrage de Fabien Hein, Do it yourself ! Autodétermination et culture punk, Le passager clandestin, 2012.

(6) Les membres du groupe sont connus pour transmettre des listes de livres à lire à leurs fans (depuis Jack Kerouac en passant par les lettres de Vincent Van Gogh), que ces derniers s’attachent à lire et à étudier.

(7) The Uses of Literacy de Richard Hoggart a été publié en 1957 et traduit en France sous le titre La Culture du Pauvre (Paris, Editions de Minuit, 1970).

(8) Ils faisaient eux-mêmes partie de ceux qui avaient connu la grande grève générale de 1926 et avaient pris part à diverses actions à partir de cette date, comme des marches de la faim, des manifestations, etc, pour lesquelles ils avaient été parfois emprisonnés. Ce contingent fut le plus important de Grande-Bretagne à partir combattre Franco en Espagne.
On trouve ici un écho manifeste avec le projet The Battle of Orgreave, de part la volonté de s’intéresser à un moment présentant la double caractéristique d’avoir un caractère vernaculaire et de représenter un épisode quelque peu oublié de l’histoire officielle de la Grande-Bretagne.

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