Jeremy Deller. Party / Protest. (Part 2)

by florence cheval

D’une révolution à l’autre (1)

« Everything has been said before, but since nobody listens we have to keep going back and beginning all over again » (2). Concernant la bataille d’Orgreave, il semble cependant que tout n’avait pas été dit.
Jeremy Deller a été marqué, le 18 juin 1984, par les nouvelles télévisées relatant l’affrontement entre des milliers de mineurs en grève du Sud Yorkshire, à quelques kilomètres de Sheffield, et la police, désormais désigné comme « The Battle of Orgreave ». Cette date incarne la défaite historique des mineurs face au gouvernement de Margaret Thatcher et le début d’une large vague de fermeture des mines de Grande-Bretagne. L’enjeu pour Thatcher à l’époque était, d’une certaine façon, de renverser l’histoire, ou du moins d’éviter que l’histoire ne se répète : en 1974, une  importante grève de mineurs avait entraîné l’échec des Conservateurs, qui avaient été obligés de céder à la demande des mineurs. Cette fois, « l’ennemi intérieur », c’est-à-dire les mineurs et les syndicats de travailleurs, sera vaincu, et l’on pourra affirmer haut et fort qu’il n’y a « pas d’alternative »(3).
Pendant plusieurs années, Jeremy Deller réfléchit à un moyen de comprendre ce qui s’est passé ce jour-là, « avec l’idée de rejouer ou de commémorer d’une manière ou d’une autre »(4) ces événements, qu’il compare à une véritable guerre civile entre le nord de l’Angleterre – l’industrie – et le sud – Londres et le pouvoir en place (5).

Dès 1995, Jeremy Deller envisage de rejouer, en taille réelle et sur les lieux même de l’événement, la bataille d’Orgreave. Il s’inspire de la pratique populaire du « reenactement », qui consiste à reconstituer des événements marquants de l’histoire, et plus généralement un climax appartenant au passé. Le « reenactment » est une pratique particulièrement répandue dans les pays anglo-saxons, et en Grande-Bretagne notamment, où existent diverses « reenactment societies » (6) proposant des reconstitutions des grandes dates de l’histoire. Jeremy Deller espère faire entrer la date du 18 juin 1984 dans la lignée officielle des batailles décisives de l’histoire britannique4, se confrontant ainsi à ce que l’historien E. P. Thompson appelle « l’énorme condescendance de la postérité » (7).
Il réalise dans un premier temps une affiche sur laquelle on peut lire ‘The Sealed Knot Reenacting the Bloody Battle of Orgreave. The King’s Mounted Troops versus The Northern Rebellious Barebacks’. The Sealed Knot est le nom d’une société secrète royaliste créée après la décapitation du souverain Stuart, et c’est aujourd’hui une société britannique de « reenactment » fondée en 1967 qui organise régulièrement des événements commémorant la guerre civile britannique (« The English Civil War, 1642–1651). « The King’s Mounted Troops » fait référence, à Orgreave, à la police qui, de façon inédite, chargea à cheval les mineurs venus du nord de Londres, pour la plupart torse nu car le temps était très clément ce jour-là (« The Northern Rebellious Barebacks ») (8). L’affiche prétendait ironiquement que l’événement était financé par le English Heritage, l’organisme britannique de protection du patrimoine historique, donc sur des deniers publics.
Cinq années plus tard (9), Artangel (une association financée en partie par le Arts Council of England) sélectionne la proposition de Jeremy Deller de rejouer, sur place, l’événement. Jeremy Deller a assisté, peu de temps avant, à un immense « reenactement » multi-époques célébrant le passage à l’an 2000, intitulé « History in Action », financé par le English Heritage et organisé par Howard Giles, un professionnel du « reenactment » (10). Ce dernier sera également en charge de l’organisation de The Battle of Orgreave.
La reconstitution donne naissance à un film réalisé par Mike Figgis qui est diffusé sur Channel Four, incluant des témoignages, la reconstitution elle-même, des photos d’archive et des archives télévisuelles (notamment une interview de Margaret Thatcher). L’événement s’inscrit ainsi dans la lignée de l’histoire du film britannique, cette histoire étant emplie de témoignages sur la vie des mineurs de charbon (11). Un livre témoigne également de cette reconstitution. Il est intitulé The English Civil War (Part II) : en écho avec ce que Deller considère comme la « première » English Civil War, la guerre civile britannique qui vit l’émergence de la bourgeoisie au XVIIeme siècle, la seconde partie, qui aurait eu lieu à Orgreave, lui ferait écho par la victoire définitive, cette fois, du libéralisme économique prôné par Thatcher.
Depuis 2004, l’ensemble du projet existe sous la forme d’un installation comprenant une frise chronologique, des objets et des documents d’archive, des ouvrages de référence… L’installation porte le sous-titre « An injury to one is an injury to all » (« Une blessure à l’un est une blessure à tous »), un slogan populaire des syndicats de travailleurs.

De la même manière que dans le cadre des reenactments « classiques », la reconstitution est organisée avec la plus grande précision possible, depuis les acteurs et figurants (à la fois des anciens mineurs et policiers présents en 1984, certains de leurs descendants, mais aussi des membres de « reenactment societies » venus prêter main forte au titre de leur « hobby »(12)), les « costumes d’époque » (comme des vestes en jean avec des pins sur lesquels il est inscrit « Coal not Dole » – « Du Charbon pas du Chômage »), en passant par les fausses briques jetées par les mineurs sur la police.
Jeremy Deller a passé deux années à la préparer, en se penchant sur les documents d’archive (presse, compte-rendus d’audience de mineurs…) mais aussi et surtout en rencontrant et en recueillant la parole des « vétérans », mineurs comme policiers. Cet espace de parole ouvert par Jeremy Deller donne naissance à une histoire orale, qui ne vise pas tant à panser les blessures qu’à « rouvrir les plaies » (13), donnant ainsi l’occasion à certains de formuler à la camera : « Si vous nous regardez, Mme Thatcher, merci pour l’avenir de nos enfants. Si vous nous regardez, Mme Thatcher, vous pouvez crever. » Les slogans de l’époque, tel « The miners united will never be defeated »(14) resurgissent, reprennent de leur vigueur, sont débattus.

Cet espace de parole ouvert permet de questionner la manière dont les événements ont été relatés à l’époque dans les médias, puisque certains témoignages démontrent que le journal télévisé de l’époque a inversé la chronologie de certains événements de la journée pour donner l’impression d’une agressivité féroce de la part des mineurs et susciter la réprobation. Ainsi, une séquence montra les mineurs lançant des briques sur la police juste avant que celle-ci ne les charge à cheval, alors que les événements se sont déroulés à l’inverse – la charge de cavalerie déclencha alors une panique chez les mineurs mal organisés, et certains prirent même le risque de traverser une voie de chemin de fer pour tenter de s’échapper. La mise en question du discours officiel, dominant, celui de Margaret Thatcher relayé lui-même par les médias, révèle d’autres vérités jusqu’ici ignorées, comme le fait que la police britannique ait fait appel ce jour-là au renfort de militaires aux pratiques moins cadrées et peu scrupuleuses de la personne humaine.

La pratique du reenactement a permis à Jeremy Deller de susciter de nouvelles représentations et de nouveaux rituels sociaux liés à cette mémoire populaire, car comme l’indiqua l’historien britannique marxiste Raphael Samuel peu après les événements, la signification de cette grève serait déterminée avant tout par la manière dont elle serait assimilée dans la mémoire populaire, et par la compréhension rétrospective qu’en auraient les mineurs eux-mêmes, mais aussi le pays tout entier. « Le combat du reenactment, dans l’art et dans la guerre, est un combat qui concerne le futur du passé. »
Le reenactment permet d’ouvrir une brèche dans l’histoire – cette ouverture est reflétée implicitement dans la restitution filmée par Mike Figgis : l’issue, malheureuse pour les mineurs, de cette fameuse journée, n’est figurée à aucun moment dans le film – on n’assiste pas voit à la « fin » de l’épisode, à la fin de l’histoire. Le spectateur n’assiste pas aux moments ultimes de l’événement, à savoir à la défaite des mineurs. Le reenactment d’Orgreave peut ainsi devenir « un épilogue de l’expérience » (15).

Le concept de « mémoire vernaculaire » (16) permet également d’éclairer le potentiel émancipateur du reenactment d’Orgreave. En effet, pour John Bodnar, « la mémoire publique émerge à l’intersection des expressions culturelles officielle et vernaculaire » (17). La mémoire vernaculaire, celle produite par les communautés locales pour célébrer des héros locaux ou des événements fondateurs, est par essence une menace pour l’ordre établi, pour la mémoire officielle. Elle se caractérise par sa dimension particulière et surtout par le fait qu’elle peut être reformulée dans le temps, évoluer, changer. « Habituellement, les expressions vernaculaires se font l’écho de la manière dont la réalité sociale est ressentie, bien plutôt que ce à quoi elle devrait ressembler. C’est précisément son existence qui menace la nature dogmatique et intemporelle des expressions officielles. » (18). Jeremy Deller a su capter la dimension évolutive de la mémoire vernaculaire d’Orgreave pour lui donner sa pleine expression dans le cadre d’un reenactement.

To be continued…

(1) D’une révolution à l’autre est le titre de l’exposition – carte blanche proposée par Jeremy Deller au Palais de Tokyo à Paris (26 septembre 2008 – 4 janvier 2009).

(2) Jeremy Deller a fait figurer cette citation d’André Gide dans son projet What is the city but the people ? (Londres, Piccadilly Line, 2009).

(3) « The enemy within », l’ennemi intérieur, est une expression issue d’un discours donné par Margaret Thatcher le 19 juillet 1984. C’est aussi le titre d’un ouvrage publié en 1986 par Raphael Samuel, Barbara Bloomfield et Guy Boanas (The enemy within: Pit villages and the miners’ strike of 1984-5, History Workshop Series, London : Routledge & Kegan Paul, 1986.)
Le « there is no alternative » avait pour sa part été prononcé en juin 1980.

(4) Jeremy Deller, The Battle of Orgreave, 2002 in Claire Bishop (ed.), Participation (Whitechapel: Documents of Contemporary Art), The MIT Press, 2006, p. 146-147 : « with a view to reenacting or commemorating it in some way. »

(5) « Before I had made Orgreave, I had discussed the idea with some people in London and there was often a look of horror on their faces, which was the opposite reaction I got when I explained the ideas behind the work to people in Yorkshire. I think the miners’strike is still viewed differently in the south of England ; we don’t see the ongoing social effects of the mines closing in London, so the prevailing attitudes about it have, consequently, not really moved on – it has become a historical question rather than a question that many people living in former mining towns and villages still grapple with on a daily basis. » Jeremy Deller, Joy in People, London : Hayward Publishing, 2012, p. 190.

(6) « I wanted to involve members of these societies for mainly two reasons: first of all, they are well trained in recreating combat and in obeying orders. More importantly, I wanted the reenactment of The Battle of Orgreave to become part of the lineage of decisive battles in English history. »
Jeremy Deller, The Battle of Orgreave, 2002 in Claire Bishop (ed.), Participation (Whitechapel: Documents of Contemporary Art), op. cit., p. 146-147.

(7) « the enormous condescension of posterity », Thompson, E. P.. The Making of the English Working Class. Toronto: Penguin Books. p. 12.

(8) « On 18 June 1984 I was watching the evening news and saw footage of a picket at the Orgreave coking plant in South Yorkshire in which thousands of men were chased up a field by mounted police. It seemed a civil war between the north and south of the country was taking place in all but name. The image of this pursuit up the hill stuck in my mind (…). »
Jeremy Deller, The Battle of Orgreave, 2002 in Claire Bishop (ed.), Participation (Whitechapel: Documents of Contemporary Art), op. cit., p. 146-147.
Le parallèle se fait aisément ici avec la Bataille de Peterloo (1819) représentée dans Procession (2009) à Manchester.

(9) Cette année-là, en 2001, alors que les anciens mineurs rejouent Orgreave, Tony Blair, un admirateur avoué de Margaret Thatcher, est réélu.

(10) http://www.eventplan.mysite1952.co.uk/page89.html

(11) Michael Brooke décrit cette lignée dans King Coal . A century of coal-mining on screen : http://www.screenonline.org.uk/film/id/1373461/index.html

(12) « I was also interested in the term ‘living history’ that is frequently used in relation to reenactments, and I thought it would be interesting for reenactors to work alongside veterans of a battle from recent history, who are a personification of the term. »
Jeremy Deller, The Battle of Orgreave, 2002 in Claire Bishop (ed.), Participation (Whitechapel: Documents of Contemporary Art), op. cit., p. 146-147.

(13) « I was not so much trying to recuperate the recent past as dig up a festering body and give it a proper post-mortem, however unpleasant that may sound. I was not interested in healing the wounds of the strike, as some commentators have subsequently written or speculated ; rather I wanted to re-open the wounds if anything, and the miners who participated in the reenactement knew this, as it was always part of our discussions. Where the ‘art’ is situated in projects like these is everywhere and nowhere. »
Jeremy Deller, Joy in People, op.cit., p.190.

(14) « Les mineurs unis ne seront jamais vaincus ».

(15) Tom Morton, Mining for Gold, Frieze 72 (Jan-Fev 2003), p. 73.

(16) John Bodnar, Remaking America: Public Memory, Commemoration, and Patriotism in the Twentieth Century, Princeton: Princeton University Press, 1992.

(17) « Public memory emerges from the intersection of official and vernacular cultural expressions », John Bodnar, Remaking America: Public Memory, Commemoration, and Patriotism in the Twentieth Century, op. cit., p. 75.

(18) « Normally, vernacular expressions convey what social reality feels like rather than what it should be like. Its very existence threatens the dogmatic and timeless nature of official expressions. », John Bodnar, Remaking America: Public Memory, Commemoration, and Patriotism in the Twentieth Century, op. cit., p. 75.