Jeremy Deller. Party / Protest. (Part 1)

by florence cheval

Owen Jones a récemment publié un ouvrage en Grande-Bretagne intitulé Chavs. The demonization of the working class. Ce livre se penche sur la classe ouvrière britannique, celle-là même d’où sont issus la plupart des jeunes émeutiers qui ont embrasé la Grande-Bretagne en 2011, et que l’on a désigné par « Chavs ». Ce terme désigne de manière péjorative ces enfants d’ouvriers blancs considérés désormais comme nuisibles à l’ensemble de la société. « Le Blanc pauvre est […] comme jadis pensé comme un être anti-social, un poids pour les finances publiques et un modèle de paresse et d’ivrognerie. Mais désormais, on lui reproche avant tout l’absence de scrupule avec laquelle il exhibe sa sous-culture et semble même la revendiquer. » (1) Or, c’est précisément au cœur de cette « sous-culture » que Jeremy Deller puise son aspiration.
Jeremy Deller a remporté le Turner Prize en 2004, qu’il a dédié, lors de la remise du prix, « à tous ceux qui font du vélo à Londres, à tous ceux qui s’intéressent animaux sauvages et aux chauves-souris, au mouvement Quaker et à tous ceux avec qui [il a] travaillé. » (2)
L’artiste pourrait bien faire sienne l’affirmation de l’historien Raphael Samuel, pour qui « l’histoire est ou devrait être une entreprise collaborative, dans laquelle le chercheur, l’archiviste, le commissaire d’exposition et l’enseignant, le bricoleur et l’historien local, les sociétés généalogiques et l’archéologue individuel devront être considérés comme également impliqués. » (3)

« L’artiste comme historien » (4)

Le travail de Jeremy Deller présente diverses affinités avec celui de l’historien. Mais sa spécificité réside dans  son intérêt pour l’histoire telle qu’elle vit encore, aujourd’hui, dans la culture populaire – pour la ‘Living History’.
L’artiste s’est d’ailleurs plu à reprendre la phrase de Marx, qui affirme que « Ce n’est certes pas l’« Histoire » qui se sert de l’homme comme moyen pour œuvrer et parvenir – comme si elle était un personnage à part – à ses propres fins ; au contraire, elle n’est rien d’autre que l’activité de l’homme poursuivant ses fins. » (5) Cette citation figurait sur une carte de vœux distribuée par un acteur incarnant Karl Marx, qui accueillait les visiteurs, au moment de Noël, dans son logement reconstitué pour l’occasion (Karl Marx at Christmas, 2000, Fig-I, Londres).

Jeremy Deller, Karl Marx at Christmas, 2000, Fig-I, London

Jeremy Deller, Karl Marx at Christmas, 2000, Fig-I, London

La même année, Jeremy Deller s’est lancé dans l’élaboration de la Folk Archive, en collaboration avec l’artiste britannique Alan Kane, qui répertorie, sur un mode ethnographique, 280 artefacts et pratiques issus de l’art populaire en Grande-Bretagne. Acquise par le British Council en 2007, cette archive subjective circule sous la forme d’une exposition (elle a été présentée en partie au Palais de Tokyo en 2008), mais aussi d’un livre et d’un site internet (6). Elle rassemble des éléments hétéroclites sous la forme d’objets, de photographies ou de vidéos témoignant de traditions anciennes comme de pratiques actuelles, allant des bannières syndicales à la décoration de cakes en passant par des compétitions de thé, des manifestations politiques, du maquettisme…
Cette archive reflète le subtil mélange de créativité et de bricolage, souvent empreint d’humour, qui caractérise les pratiques populaires, mélange que Jeremy Deller rapproche de propre pratique artistique : « A ma connaissance, personne n’ayant pris part à l’exposition n’a suivi une formation artistique traditionnelle, mais moi et Alan non plus. » (7) Et Jeremy Deller de souligner la condescendance avec laquelle on perçoit parfois cette créativité populaire.

Jeremy Deller & Alan Kane, Folk Archive, 2000

La question de l’archive en général, et de l’archive d’art populaire en particulier, se retrouvent dans divers aspects du travail de Deller. Ainsi, une affiche d’exposition fictive à la Tate Gallery de Liverpool (Do You Remember The First Time ?, 1996) évoque les toutes aussi fictives « Archives of the Institute of Popular Music » – les Archives de l’Institut de Musique Populaire, supposées contenir et répertorier les souvenirs (« Memories ») et les objets de collection (« Memorabilia ») du mouvement musical Acid House (8) qui se développa en particulier dans les régions post-industrielles de Grande-Bretagne. Jeremy Deller considère en effet que cette musique fait pleinement partie de l’héritage industriel britannique actuel (« heritage »).

Jeremy Deller, Do you remember the first time ?, 1996

L’intérêt de Jeremy Deller pour l’histoire populaire ne passe pas seulement par l’archive, mais par un ensemble de pratiques commémoratives, c’est-à-dire collectives et participatives.
Le monument et le mémorial comme véhicules de l’histoire collective occupent une place importante dans son travail. Ainsi, répondant à un concours pour orner la « Fourth Plinth » à Trafalgar Square à Londres, Jeremy Deller a eu l’idée de proposer un mémorial dédié à un civil inconnu de Bagdad, intitulé : The Spoils of War : Memorial for an Unknown Civilian (ce projet n’a pas été sélectionné).

Jeremy Deller est également fasciné par les manifestations publiques festives, et en particulier par les parades et les processions. Réalisé 1993, son film Jerusalem (9) s’attarde sur les divers événements susceptibles d’animer l’espace public britannique : on y croise la parade traditionnelle ‘Trooping the Colour’ en l’honneur de la reine d’Angleterre, les commémorations de l’armistice de 1918 avec ses vétérans, des « Morris dansers » – une danse traditionnelle britannique typique des processions, une manifestation contre la fermeture des mines dans les années 1990 ou encore contre la construction de l’autoroute M11 autour de Londres, mais aussi des danseurs de « rave parties ».


Jeremy Deller a lui-même organisé une procession à San Sebastian en 2004 (A Social Parade), puis en 2009 à Manchester (Procession). Dans cette dernière, on a vu défiler les vétérans du travail en usine, sous la bannière des « Derniers de la Révolution industrielle » (« Last of the Industrial Revolution »). Les descendants du massacre de 1819 à Peterloo (Manchester), où la cavalerie chargea une manifestation réclamant une réforme de la représentation parlementaire, occasionnant plusieurs morts et de nombreux blessés, faisaient également partie de l’événement (10) (bannière « Our Ancestors Were At Peterloo »).

Jeremy Deller, Procession, 2009, Manchester

Jeremy Deller, Procession, 2009, Manchester

Plus généralement, on constate chez l’artiste un goût pour la reconstitution, comme dans l’enquête qui l’a mené comme l’aurait fait n’importe quel fan sur les pas de Bez, le danseur disparu du groupe les Happy Mondays, dans les rues de Manchester (The Search for Bez, 1994), et qu’il restitue sous la forme d’un plan décrivant les divers lieux où il s’est rendu, associé à un mannequin de Bez, divers documents et une installation vidéo.

Jeremy Deller, The Search for Bez, 1994. Installation view at the Wiels, Brussels

Pour sa rétrospective Joy in People (Bruxelles, Wiels, 2012), Jeremy Deller a reconstitué le lieu de sa toute première exposition (Open Bedroom, 1993 – en référence aux « open studios », où les artistes ouvrent leur atelier aux visiteurs), qu’il a installée dans sa chambre d’adolescent (11).
Il y a installé ses œuvres, qui se réfèrent essentiellement à l’univers de la musique pop, ponctuées de feuillets A4 sur lesquels sont annotés au crayon des titres de chansons, comme par exemple « I’m a Boy » des Who, ou encore la phrase de la chanson Waterloo Sunset des Kinks (« every day I look at the world from my window ») en lettres adhésives transparentes sur la fenêtre de sa chambre.
Dans le catalogue de l’exposition, une photographie témoigne d’une œuvre inspirée du poème This Be The Verse de Philip Larkin (12) (« They fuck you up, your mum and dad, They may not mean to, but they do »), qui trône sur un t-shirt suspendu sur le séchoir de la salle de bains.

Jeremy Deller, Open Bedroom, 1993

Jeremy Deller, Open Bedroom, 1993

To be continued…

(1) Sylvie Laurent, Contrefaçons d’Anglais. Les « Chavs » ou le retour grotesque des « classes dangereuses, La Vie des idées, 1er février 2007. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Contrefacons-d-Anglais.html

(2) « everyone who cycles in London, everyone who looks after wildlife and bats, the Quaker movement and everyone I’ve worked with. » Jeremy Deller, discours donné en 2004 à la Tate Gallery.

(3) « History is or ought to be a collaborative enterprise, one in which the researcher, the archivist, the curator and the teacher, the ‘do-it-yourself’ enthusiast and the local historian, the family history societies and the individual archaeologist, should all be regarded as equally engaged. » Raphael Samuel, Citation non précisée,  http://www.historyworkshop.org.uk/about-us/
Raphael Samuel (1934-1996) est un historien marxiste britannique.
Il a fondé le the ‘History Workshop movement’ au Ruskin College d’Oxford, en 1967.
Pionnier dans l’étude de l’histoire des travailleurs en Gde-Bretagne, prône une histoire ‘élaborée from below’, telle qu’elle est vécue par les travailleurs eux-mêmes, une histoire cherchant à « redécouvrir la vie de millions de personnes, celle-là même qui avait été négligée par bcp d’historiens qui privilégiaient les gds noms et les gds événements. » (http://www.spartacus.schoolnet.co.uk/HISsamuelR.htm)
Il a écrit plusieurs livres sur les mineurs : Miners, Quarrymen and Saltworkers (1977), The Enemy Within: The Miners’ Strike of 1984 (1987).

(4) Mark Godfrey, « The Artist as Historian », October, n°120, Printemps 2007, p. 140-172.
Mark Godfrey y décrit le travail « d’historien » de certains artistes, qui ne se bornent pas à effectuer des recherches sur des événements passés, mais qui étudient « la manière dont ces événements ont été racontés ou bien ignorés dans les écrits historiques » (« […] the way in which such events have formerly been narrated or indeed ignored in received historical writing »).

(5) Une citation tirée de « La Sainte Famille », Karl Marx, Friedrich Engels, dans Œuvres, Karl Marx, Maximilien Rubel, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982, vol. III, p. 526.

(6) http://www.britishcouncil.org/folkarchive/folk.html

(7) « Certainly to my knowledge no one who took part in the exhibition had had a traditional art education, but then neither did I or Alan. », Audio Games  : Jeremy Deller talks with David Byrne about the punk aesthetic, bicycle helmets, and sonic mischief, Modern Painters, Mars 2010.

De même, pour  le poète T. S. Eliot , la culture embrasse « […] toutes les activités et les intérêts caractéristiques d’un peuple, le Derby d’Epsom, les régates de Henley et de Cowes, l’ouverture de la chasse au coq de bruyère, la finale de la Coupe, les courses de chiens, le billard japonais, le jeu de fléchettes, le fromage de Wensleydale, le chou bouilli en morceaux, la betterave au vinaigre, les églises néo-gothiques du XIXe siècle, la musique d’Elgar » (Eliot, 1948).

(8) « Do you remember the first time ?  » est aussi le titre d’une chanson issue de l’album His’n’Hers (1994) du groupe Pulp, qui parle des premières expériences sexuelles adolescentes. L’affiche de Jeremy Deller évoque également sans doute la première rencontre avec la drogue en lien avec l’Acid House.
Les connexions entre le travail de  Jeremy Deller et la musique du groupe Pulp sont  manifestes à divers niveaux.
On notera déjà que, pour promouvoir la sortie du single, le leader du groupe Pulp, Jarvis Cocker, a demandé à des fans ainsi qu’à d’autres célébrités (la chanteuse du groupe Elastica ou encore John Peel, le fameux d-jay de la BBC célèbre pour ses « Peel Sessions ») de raconter leur propre première expérience sexuelle, qui a circulé sous la forme d’un film.
Ce projet présente des affinités avec The Uses of Literacy (1997) ou encore Our Hobby is Depeche Mode (2006) de Jeremy Deller.

(9) Jerusalem, un poème de William Blake mis en musique en 1916 par Sir Hubert Parry, est considéré en Grande-Bretagne comme le « second » hymne britannique.

(10) Suite à ces événements, le parlement britannique vota une série de lois restreignant la liberté de rassemblement et le droit de manifester – des événements qui font écho avec la période du thatcherisme, et plus généralement avec d’autres œuvres de Jeremy Deller (A History of the World, The Battle of Orgreave…), comme on le verra plus loin.

(11) Pour Open Bedroom, Jeremy Deller avait en réalité étendu son territoire à l’ensemble de la maison parentale, ces derniers étant alors partis en vacances.

(12) Ce poème est très abondamment cité, à tel point que la plupart des gens ne savent plus que cette phrase est issue d’un poème de Larkin, This Be The Verse (1971).
Il a fait l’objet de reprises et d’interprétations très variées, comme par exemple de la chanteuse Anne Clark (This Be The Verse, 1988).
Ceci témoigne du fait que le poème a été très largement intégré dans la culture : il est intégré dans la tradition orale  populaire britannique comme une sorte nursery rhyme, une comptine, à tel point que les gens n’en connaissant plus son auteur…
La destinée de ce poème est très significative des questions qui traversent l’œuvre de Jeremy Deller, comme on le verra par la suite.