Pierre Ménard, Auteur du Quichotte.

by florence cheval

Quelques extraits d’une nouvelle de Jorge Luis Borges, publiée en 1951 dans le recueil Fictions : Pierre Ménard, Auteur du Quichotte.

Dans ce texte, un ami de Pierre Ménard, décédé depuis peu, revient sur l’œuvre littéraire du défunt. Il nous révèle un aspect très particulier cette œuvre, qui a été d’après lui tristement et injustement ignoré :

« (…) Voilà (…) l’œuvre visible de Ménard, dans l’ordre chronologique. Je passe maintenant à l’autre : la souterraine, l’interminablement héroïque, la sans pareille. Également, hélas, – pauvres possibilités humaines – l’inachevée. Cette œuvre, peut-être la plus significative de notre temps, se compose des chapitres IX et XXXVIII de la première partie du Don Quichotte et d’un fragment du chapitre XXII. Je sais qu’une telle affirmation a tout l’air d’une absurdité ; justifier cette « absurdité » est le but principal de cette note. »

« Il ne voulait pas composer un autre Quichotte – ce qui est facile – mais le Quichotte. Inutile d’ajouter qu’il n’envisagea jamais une transcription mécanique de l’original ; il ne se proposait pas de le copier. Son admirable ambition était de reproduire quelques pages qui coïncideraient – mot à mot et ligne à ligne – avec celles de Miguel de Cervantès. »

L’auteur nous parle ensuite de la méthode adoptée par Pierre Ménard pour parvenir à ses fins :

« Être au XXème siècle un romancier populaire du XVIIème lui sembla une diminution. Etre, en quelque sorte, Cervantès et arriver au Quichotte lui sembla moins ardu – par conséquent moins intéressant – que continuer à être Pierre Ménard et arriver au Quichotte à travers les expériences de Pierre Ménard. »

La conséquence de tout cela, d’après l’ami de Ménard, c’est que :

« Le texte de Cervantès et celui de Ménard sont verbalement identiques, mais le second est presque infiniment plus riche. »

Il nous donne un exemple :

« Comparer le Don Quichotte de Ménard à celui de Cervantès est une révélation. Celui-ci, par exemple, écrivit (Don Quichotte, première partie, chapitre IX) :
… la vérité, dont la mère est l’histoire, émule du temps, dépôt des actions, témoin du passé, exemple et connaissance du présent, avertissement de l’avenir.
Rédigée au XVIIème siècle, rédigée par le « génie ignorant » Cervantès, cette énumération est un pur éloge rhétorique de l’histoire. Ménard écrit en revanche :
… la vérité, dont la mère est l’histoire, émule du temps, dépôt des actions, témoin du passé, exemple et connaissance du présent, avertissement de l’avenir.
L’histoire, mère de la vérité ; l’idée est stupéfiante. Ménard (…) ne définit pas l’histoire comme une recherche de la réalité mais comme son origine. La vérité historique, pour lui, n’est pas ce qui s’est passé ; c’est ce que nous pensons qui s’est passé. »