Play it again, Sam!

by florence cheval

‘Play it again Sam’ est une citation extraite du film Casablanca réalisé en 1942 par Michael Curtiz, avec Ingrid Bergman et Humphrey Bogart.
Cet extrait du film Casablanca, envisagé de manière métaphorique, reflète par maints aspects les enjeux auxquels on est confronté lorsque l’on parle de reenactment.

Le refrain :
Les quelques notes d”As Time goes by’, fredonnées par le personnage de Sam, hantent tout le film, comme un leitmotiv – comme une rengaine.
On perçoit d’ailleurs ses quelques notes, en arrière-plan, tout au long de l’extrait.
Le refrain d’une chanson, c’est la partie qui se répète, qui structure le morceau chanté. On y revient sans cesse.
Le refrain, c’est aussi, par conséquent, la partie d’une chanson qui nous marque le plus, dont on se souvient la plupart du temps le mieux.
On le porte en mémoire, on peut réactiver, intérieurement, à tout moment.
Le reenactment s’inscrit lui aussi dans cette perspective : on parlera de la dimension itérative du reenactment : pour Derrida, l’itérabilité, c’est à la fois la répétition (du même) et l’altération (du même).

Le souvenir :
La question du souvenir est omniprésente dans cet extrait.
Il y a d’abord le souvenir personnel, individuel, des anciens amants :
Bogart dit : ‘Je me souviens de tous les détails. Les Allemands portaient du gris tu étais en bleu.’ (‘I remember every detail. The Germans wore grey you wore blue.’)
Comment se souvient-on ? De quoi, et avec quelle précision dans les détails ?
Bogart se souvient sans doute de tous les détails de ce jour parce que ce jour a été un événement marquant dans sa vie, qu’il a marqué un tournant – un tournant qui le hante et le marque encore aujourd’hui.
La question du détail, la précision du souvenir et par conséquent de la reconstitution de l’événement lui-même, sont également des aspects importants du reenactment.
Reconstituer un événement historique, une performance… nous confronte toujours à ces problématiques.
Revenons au film.
Que nous dit cette scène ? Elle nous dit que souvenir et oubli sont indissociables.
Ce lien étroit devient particulièrement problématique lorsqu’il s’agit d’un souvenir douloureux.
Ainsi, Bogart dit, parlant du jour où Bergman l’a quitté : ‘Un jour difficile à oublier.’ (‘Not an easy day to forget.’)  La phrase dit à la fois qu’il s’agit d’ ‘Un jour difficile à oublier – donc qu’il faudrait oublier’ et aussi que c’est un jour impossible à oublier.
Sam, le pianiste, a bien compris que cette époque représente pour Bogart d’un souvenir douloureux, puisqu’il refuse de jouer le morceau de musique : il prétend lui aussi qu’il l’a oublié, qu’il ne peut pas s’en souvenir, qu’il ne parvient pas à retrouver l’air, car trop de temps a passé.
Sam dit, face aux insistances de Begman : ‘Je ne m’en souviens pas Miss Ilsa’. (‘I can’t remember Miss Ilsa.’)
Or, paradoxalement, la première phrase de la chanson fredonnée par Sam, c’est : ‘Tu dois te souvenir de ça…’ (You must remember this’)…
Le reenactment se situe également là, à cette intersection : de la mémoire, du souvenir précis, détaillé, d’un événement, mais aussi de son oubli, en particulier s’il est douloureux.
On verra que les artistes cherchent souvent, par le reenactment, à réactiver, à faire resurgir des souvenirs douloureux, afin de comprendre pourquoi ils ont été parfois enfouis dans la mémoire collective.

L’imbrication de l’histoire individuelle et des événements historiques :
Ici, il s’agit des événements de la Seconde Guerre mondiale : on y voit que l’histoire collective et l’histoire des individus sont étroitement liées.
La séparation des amants a eu lieu aussi pour des raisons historiques : en effet, Bogart et Bergman se sont séparés car Victor Laszlo, le mari résistant, est sorti du camp.
On peut supposer aussi que c’est le mouvement de l’histoire qui les avait fait se rencontrer.
Leur histoire individuelle est liée au mouvement de l’histoire. Ce nœud est également central dans le reenactment.
Pensons aussi au fait que le film est sorti en 1942, qu’il a donc été tourné en plein cœur de la Seconde guerre mondiale, et qu’il en porte de ce fait la marque.

Le présent du passé :
Tout d’abord, on perçoit cet enjeu dans la phrase que Bergman dit à Bogart : ‘Je n’étais pas sûre que vous étiez resté le même.’ (‘I wasn’t sure you were the same.’)
Par ailleurs, lorsque Bogart accepte de se joindre aux autres à table pour un verre, l’acteur qui incarne Captain Renault dit : ‘Un événement sans précédent!’ (‘Well a precedent is being broken.’) Puis plus loin, lorsque Bogart prend l’addition : ‘Un autre événement sans précédent. Cette soirée a vraiment été très intéressante.’ (‘Another precedent gone. This has been a very interesting evening.’)
Le personnage qui parle ici s’attendait à ce que Bogart refuse de les rejoindre à table, et qu’il laisse les clients payer.
Cette phrase, ‘Un événement sans précédent!’ témoigne du fait que Captain Renault projetait, dans l’avenir, une certaine configuration des événements, d’après ce qui arrivait habituellement dans le passé.
Or, ce jour-là, il en est autrement : les circonstances ont changé dans l’esprit de Bogart, pas dans l’esprit de Captain Renault…
On voit comment passé, présent et futur peuvent s’imbriquer dans la conscience humaine.
C’est aussi sur cette imbrication que s’appuie le reenactment.
Ainsi, on sera souvent amené, aussi, à se demander : Qu’est-ce qui fait qu’un événement va faire dévier le cours habituel des choses ? Comment s’opère cette déviation ? Quelles en sont les causes ?
La répétition revêt un sens particulier quand elle est déplacée, décalée par rapport à l’événement d’origine.
Ainsi de nombreux reenactments possèdent une dimension « ouverte » quant au dénouement de l’événement reconstitué.
C’est potentiellement un outil véritablement critique.
Il porte l’idée que le passé est altéré sans cesse par les actions du présent.
William Faulkner : « Le passé n’est jamais mort. Il n’est même jamais le passé. » William Faulkner, Requiem pour une nonne, trad. M.-E. Coindreau, Paris, Gallimard, « Folio », 1957, p. 108.

Le futur du passé :
Le reenactment se préoccuppe avant tout du futur du passé.
Ici, Ingrid Bergman affirme qu’elle portera de nouveau la robe bleue qu’elle portait lors de l’entrée des Nazis dans Paris, le jour où ceux-ci se retireront :
‘Oui, j’ai mis cette robe de côté. Quand les Allemands partiront je la porterai de nouveau’. (‘Yes I put that dress away. When the Germans march out I’ll wear it again.’)
Elle projète, au présent, un événement hypothétique futur qui existera en écho avec le passé.
Elle y met une forme d’engagement personnel.
Porter cette robe deviendra alors une sorte de commémoration.
Une commémoration qui n’est, au moment où elle parle, que projetée dans le futur.
La question de la commémoration, de la création de signes pour matérialiser le souvenir des événements collectifs, est également centrale dans le reenactment – comme pratique populaire comme dans l’art contemporain.
Walter Benjamin : « Un événement vécu est fini … alors qu’un événement remémoré est sans limite. »
(L’image proustienne, in Œuvres, II, traduit par M. de Gandillac et R. Rochlitz, p. 137.)

La question de l’erreur historique :
‘Play it again, Sam’ est aussi l’histoire d’une erreur, puisque cette phrase n’est pas prononcée en réalité dans le film.
Ingrid Bergman dit : ‘Play it once Sam, for old time’s sake’ – c’est-à-dire pour le plaisir de se souvenir d’une époque révolue et heureuse à ses yeux.
Qu’est-ce que cela signifie ? Que dans notre esprit, le terme ‘again’ témoigne du fait que quelque chose est répété, que quelque chose est rejoué ici, au cœur de cette scène.
Le ‘again’ demeure implicite dans le film.
Comment se fait-il que, dans la mémoire collective, une phrase d’un film, qui en réalité n’est pas prononcée, subsiste?
Cela a un sens par rapport à la mémoire collective : comment se forge-t-elle ? Comment se modifie-t-elle ? Quels sont les processus d’altération de la mémoire collective ?
On parle ici de la mémoire culturelle, de notre mémoire culturelle et collective actuelle, contemporaine. Un autre trait essentiel du reenactment.

La reprise :
La chanson ‘As Time goes by’ a été rendue célèbre par le film Casablanca, mais elle lui a préexisté.
La chanson est devenue un hit a posteriori, plusieurs années, donc, après sa sortie.
La personne qui l’a chantée pour le film (la version que l’on entend dans Casablanca) n’a pas pu enregistrer un single à cause d’une grève des musiciens à l’époque :  c’est pourquoi la version de 1931 a été produite à nouveau, lui valant de devenir un hit en 1942.
La chanson a fait l’objet d’un nombre très important de reprises depuis Billie Holiday, Frank Sinatra, Barry White, ou encore Barbara Streisand…
On verra que la question de la reprise – cover version en anglais – apparaît souvent en lien avec le reenactment – on n’est pas loin non plus de la question du remake, que l’on abordera aussi.

L’archétype et ses variantes :
Umberto Eco a écrit un texte sur le film Casablanca (“Casablanca: Cult Movies and Intertextual Collage.” (Travels in Hyper Reality. Trans. William Weaver. New York: Harcourt, Brace Jovanovich, 1986: 197-211.)
Il est frappé par le succès du film et cherche à l’expliquer.
Il l’explique en particulier par le fait que tout au long du tournage, Michael Curtiz, le réalisateur, et par conséquent les acteurs eux-mêmes, ne savaient pas quelle serait la fin du film.
Le tournage a été en quelque sorte un work in progress : le film est né en même temps qu’il était tourné.
Ceci a eu pour conséquence, à ses yeux, le fait que les acteurs jouaient chaque scène de façon archétypale, c’est-à-dire en référence à d’autres scènes équivalentes ayant été jouées dans d’autres films – car ils ne savaient pas, en gros, où ils allaient, comment se déroulait véritablement l’histoire dans ce film-ci.
Les acteurs choisissaient ainsi dans un répertoire préexistant, celui qui avait survécu à l’oubli cinématographique…
De plus, pour Eco, ce qui fait la force de Casablanca, c’est qu’il utilise tous les archétypes du cinéma. Il est impossible de tous les relever.
En regardant Casablanca, on peut même avoir l’impression d’y percevoir des citations de films postérieurs ! C’est, d’après Eco, le propre du film culte.
« Casablanca est un film culte précisément parce que tous les archétypes sont là, parce que chaque acteur répète un rôle joué à d’autres occasions, et parce que les êtres y vivent non pas la vie ‘réelle’ mais la vie telle qu’elle est montrée de façon stéréotypée dans des films précédents. Casablanca charrie un sens de déjà vu à un tel degré que le spectateur est prêt à y voir aussi ce qui s’est passé par la suite. »
C’est également ce sens du déjà vu que le reenactment problématise.
Comme dans la citation d’Umberto Eco, le déjà vu, dans ce cadre, ouvre une perspective sur ce qui s’est passé ensuite, donc sur le présent et aussi sur l’avenir : on perçoit, dans le déjà vu, des choses qui ont eu lieu ensuite.