Wolfgang Tillmans. Memorial for the Victims of organized religions.

by florence cheval

Wolfgang Tillmans, Memorial for the Victims of organized religions, 2006

Le Memorial for the Victims of Organized Religions de Wolfgang Tillmans est composé d’une grille de quarante-huit tirages photographiques disposés sur l’angle d’un mur (vingt-quatre tirages de chaque côté, en face à face), entièrement noirs, à première vue, mais produisant de multiples nuances, notamment de bleu. Il est mis en abîme par la manière dont il est accroché : la position en deux parties, sur l’angle du mur, enclenche un processus de mise en reflet des images entre elles.
Le Memorial for the Victims of Organized Religions évoque les Black Paintings d’Ad Reinhardt, qui datent des années 60, et dont les reflets fugaces de la couleur noire rappellent les variations chromatiques du noir des tirages de Tillmans – ces derniers étant dus à l’utilisation d’un papier photographique couleur. Ces Black Paintings de Reinhardt révèlent progressivement leur subdivision en carrés sous-jacente.

Le mémorial est un monument servant à commémorer un événement ou à honorer une ou plusieurs personnes décédées. Le mémorial représente l’incarnation de la mémoire d’une nation, qui décide, collectivement, et d’après l’histoire telle qu’elle est généralement reconnue et validée, d’honorer certains aspects ou certains membres de cette histoire.
Le Memorial for the Victims of Organized Religions de Wolfgang Tillmans représente un monument collectif, non pas commandé par l’État ou la collectivité, mais entrepris par Tillmans lui-même. L’artiste, seul, suggère une autre approche de l’histoire : il propose au public de reconnaître et d’honorer les victimes de l’ensemble des religions  dites organisées. Il rend publique, au sein de l’institution muséale, une lecture autre, subjective, de l’histoire.
Le Memorial a été exposé pour la première fois à Chicago, dans le cadre de sa rétrospective américaine : là-bas, Tillmans avait été frappé par l’omniprésence de ces mémoriaux. D’après lui, l’œuvre « reflète le désarroi qu'[il] a ressenti en essayant de traiter d’un sujet si important dans un pays tellement pris dans les aspects les plus repoussants de la religion » (1).

Il a cherché à rendre ce désarroi tangible de diverses manières, en perturbant la rigueur formelle équivalente à la rigueur dogmatique des religions :

[…] le caractère absolu de la grille est perturbé par l’utilisation de photographies froissées et rayées, mais cela n’est perceptible qu’au bout d’un moment, et par le fait qu’au point d’intersection entre les images l’œil perçoit un point noir, qui n’existe pas en réalité. Un troisième élément qui vient réduire la rigueur de la grille est l’inclusion de photographies pas vraiment noires, mais plutôt bleues foncées, dispersées dans l’installation. Installée dans un angle, la grille se reflète sur la surface brillante des tirages d’une manière totalement déformée et distordue. (2)

Le Memorial for the Victims of Organized Religions offre d’une certaine manière une réponse à ceux qui reprochent à Tillmans de s’éloigner de la représentation du réel pour développer une auto-réflexion sur le médium photographique éloignée de tout questionnement d’ordre social.
On pense à Moholy-Nagy, pour qui l’art abstrait représente tout le contraire d’une échappatoire à la réalité sociale. « En réalité le pouvoir de l’observation peut transformer quelque chose, parce que l’on comprend les choses par le biais de l’observation » (3) : la photographie, comme moyen d’observer le monde, permet de mieux le comprendre, elle porte en elle ce potentiel de changement. Tillmans souligne, plus généralement, combien ses œuvres abstraites sont en prise avec le réel :

La réalité est centrale dans ces images : elles ne représentent rien en-dehors d’elles-mêmes. En ce sens, leur réalité, leur contexte, et le temps durant lequel elles ont été créées sont des composantes essentielles de leur signification, pour moi. (4)

(1) I showed this piece for the first time in Chicago, as part of a three-city US museum tour. It reflects the helplessness I felt at trying to tackle a subject of such magnitude in a country so held in the grip of the more unappealing sides of religion, but at the same time I wanted to explore faith as a subject.
Traduction personnelle.
Eichler Dominic, « Look, again. Interview with Wolfgang Tillmans. », Frieze Magazine, 23/09/2008.

(2) The absoluteness of the grid is disrupted by using creased and scratched photographs, but in a way that is only noticeable after a while, and at the intersection point between the pictures the eye creates a black dot, which is not actually there. A third element undermining the rigour of the grid is the inclusion of some not quite black but dark blue photographs interspersed in the piece. Being installed in the corner the grid is reflected in the shiny surfaces of the prints in a totally warped and distorted way.
Traduction personnelle.
Ibid.

(3) Actually the power of observation can transform something, because we understand through observation.
Traduction personnelle.
Nathan Kernan, « What they are: A conversation with Wolfgang Tillmans. Interview with Nathan Kernan (2001) », in Jan Verwoert et al., Wolfgang Tillmans, Londres; New York, Phaidon, 2002, p. 137.

(4) Reality is central to these pictures : they don’t represent anything outside of themselves. In this sense, their reality, their context, and the time during which they were created are all crucial components of their meaning, for me at any rate.
Obrist Hans-Ulrich, Wolfgang Tillmans : The Conversation Series, Walther Konig,2008, p. 91.