Photographie et histoire.

by florence cheval

Le caractère potentiellement politique de l’image photographique pourrait résider dans son caractère historique, par la capacité qu’a ce medium à fixer le passé et à inventer le futur. Cette dialectique temporelle, relayée par l’imaginaire, serait constitutive de la projection d’un réel autre, potentiellement utopique. Susan Sontag (1) prend l’exemple de Bérénice Abbott avec son projet Changing New-York, qui souligne la « continuelle obsolescence du neuf ».
L’idée d’un « document pour le futur » (Abbott) entre en écho avec le principe d’image dialectique développée par Walter Benjamin : « Il ne faut pas dire que le passé éclaire le présent ou que le présent éclaire le passé. Une image, au contraire, est ce en quoi l’Autrefois rencontre le Maintenant dans un éclair pour former une constellation. En d’autres termes, l’image est la dialectique à l’arrêt. Car, tandis que la relation du présent avec le passé est purement temporelle, la relation de l’Autrefois avec le Maintenant est dialectique : ce n’est pas quelque chose qui se déroule, mais une image saccadée. Seules les images dialectiques sont des images authentiques (c’est-a-dire non archaïques); et l’endroit où on les rencontre est le langage » (Paris, Capitale du XIXème siècle (2)).
Didi-Huberman (3), en s’appuyant sur cette conception de l’image dialectique de Walter Benjamin, souligne que l’image est un opérateur temporel de survivances, porteuse à ce titre d’une puissance politique relative à notre passé comme à notre « actualité intégrale », donc notre futur. On pense alors à la série de Walker Evans sur les maisons victoriennes des environs de Boston en 1931, ces architectures déconsidérées et menacées de démolition. On peut ici souligner le lien essentiel qui associe photographie et ruine, par l’intermédiaire de la question de l’histoire et de celle de la temporalité. Les exemples ne manquent pas, qu’il s’agisse d’Atget, de Berenice Abbott ou de Walker Evans.
La photographie, comme opérateur figeant l’image dans un instantané, au-delà de sa simple qualité de “document”, de preuve pour l’histoire, crée une dialectique entre le projet de photographier pour conserver et photographier pour faire changer (« Chaque époque rêve la suivante », Michelet cité par Benjamin). L’image de la ruine met en abîme de cette problématique (faisant également écho à la « ruine à l’envers » décrite par Robert Smithson, ruine qui contient en elle tous les possibles).

(1) Susan Sontag, Sur la photographie, Paris, Christian Bourgois, 1993.
(2) Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle : Le Livre des passages, Paris, Cerf, 1997.
(3) Didi-Huberman, Quand les images prennent position, Paris, Editions de Minuit, 2009.