Photographie et choc.

by florence cheval


Alexander Gardner, Lewis Paine, 1865, Gelatin silver print

La théorie de la connaissance historique de Walter Benjamin repose sur le “choc” : la contemplation fait place à l’expérience “tactile” dont le modèle est l’expérience de l’homme qui se fraye un chemin dans la foule qui le bouscule. L’expérience du choc nécessite l’éveil. La destruction de l’aura devient alors active. La perception auratique, comme perception contemplative, supposait un temps qualitatif, une durée, qui n’existe plus dans la perception qui passe par l’expérience du choc : l’image, dont le temps est la discontinuité, se rapproche du spectateur en ce qu’elle se donne par à-coups. Ainsi, dans le Livre des Passages (1), Benjamin affirme que « l’image est ce en quoi ce qui a été entre de manière fulgurante dans une constellation avec le maintenant. » L’instantanéité de l’image photographique frappe le spectateur, par saccades, et bouleverse sa perception du monde.
On retrouve ici l’influence de Les grandes villes et la vie de l’esprit de Simmel (2), qui définit la métropole comme le lieu privilégié d’une transformation du sensorium individuel : la condition métropolitaine se caractérise principalement par une « intensification de la stimulation nerveuse, qui résulte du changement rapide et ininterrompu des impressions externes et internes » (Simmel).
Susan Sontag (3) cherche à comprendre, elle aussi, par le biais de la notion de “choc”, ce qui serait susceptible de déclencher une prise de conscience du spectateur : « Les photographies produisent un choc dans la mesure où elles montrent du jamais vu », créant ainsi « comme une révélation », une « épiphanie négative » Elle évoque, dans Devant la douleur des autres, cette célèbre photographie de Robert Capa d’un soldat républicain durant la guerre civile espagnole, touché simultanément par une balle et par le viser de Capa. Pour elle, cette photographie incarne parfaitement le “choc” qu’elle cherche à décrire, et « là est sa pertinence », dit-elle.
Roland Barthes (4) situe, semble-t-il, ce choc à un niveau quelque peu différent : « J’imagine (…) que le geste essentiel de l’Operator est de surprendre quelque chose ou quelqu’un, et que ce geste est donc parfait lorsqu’il s’accomplit à l’insu du sujet photographié. De ce geste dérivent ouvertement toutes les photographies dont le principe est le “choc” ». Cette notion de choc pourrait également être mise en relation avec la notion de punctum développée par Roland Barthes. Ce dernier se pose, ici, du point-de-vue du spectateur, afin de préciser ce qui, dans l’image, peut le toucher (et éventuellement le marquer efficacement) : le punctum, c’est ce qui interpelle celui qui regarde la photographie. C’est ce qui permet une lecture impliquée. « Le punctum d’une photographie, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne). » Prenant l’exemple du portrait du condamné à mort Lewis Paine par Alexander Gardner, Roland Barthes affirme que c’est l’association du studium et du punctum, en particulier du punctum du temps, qui « vient interpeller chacun de nous ».
Mais Susan Sontag souligne que le problème du choc, c’est toutefois que celui-ci s’atténue à la longue : « Ces dernières décennies, la photographie « engagée » a au moins fait autant pour émousser la conscience que pour l’aiguiser ». Elle en conclut que « le contenu éthique des photographies est fragile », que « la plupart des photographies ne gardent pas leur charge émotive ».  Le risque est, également, celui d’une banalisation par la multiplication. Plus encore, ces images-chocs pourraient aboutir à une forme d’aliénation : « notre capacité à avaler des doses croissantes de grotesque, sous la forme d’images (..) et de textes, se paye cher ». A la longue, « une pseudo-familiarité avec l’horreur renforce l’aliénation, en diminuant la capacité à réagir dans la vie réelle ». Et « les intentions du photographe ne déterminent pas la signification de l’image, qui poursuivra sa carrière propre », affirme-t-elle encore dans Devant la douleur des autres (5).

(1) Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle : Le Livre des passages, Paris, Cerf, 1997.
(2) Georg Simmel, Les grandes villes et la vie de l’esprit, Paris, L’Herne, 2007.
(3) Susan Sontag, Sur la photographie, Paris, Christian Bourgois, 1993.
(4) Roland Barthes, La Chambre claire, Paris, Cahiers du Cinéma Gallimard, 1980.
(5) Susan Sontag, Devant la douleur des autres, Paris, Christian Bourgois, 2003.