Photographie et bourgeoisie.

by florence cheval

Eugène Atget, Zoniers. Porte d’Italie (13e arrondissement)
Tirage entre 1912 et 1915 d’après négatif de 1912
Photographie positive sur papier albuminé, d’après négatif sur verre au gélatino-bromure.
© Bibliothèque nationale de France

Walter Benjamin souligne, dans L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1), que l’évolution de l’art qu’il constate peut se faire au service d’exigences révolutionnaires, mais peut également servir des buts fascistes. L’univocité de la photographie n’est jamais garantie, de même que son caractère « révolutionnaire ». De plus, l’histoire nous rappelle à quel point la photographie, bien que considérée par Benjamin comme un outil au service des masses, est, à l’origine, un art bourgeois.
Gisèle Freund, dans Photographie et Société (2), décrit Arago, ce grand défenseur de la photographie, comme un intellectuel bourgeois, nourri par la conviction libérale qu’il faut encourager tout ce qui peut concourir au progrès. De même, dès ses débuts, la photographie construit un regard idéologique sur la ville, celui de la Révolution industrielle et de la bourgeoisie.
Les photographes auxquels se réfère Benjamin relèvent eux-mêmes de cette approche bourgeoise, car comme l’affirme Susan Sontag (3), « la photographie s’épanouit d’abord comme l’extension de l’œil du flâneur bourgeois » – et elle cite pour cela Atget, Brassai et Weegee (alors même que Benjamin range Atget parmi les photographes incarnant le mieux ses théories).  « La photographie comme moyen de recueillir des informations sur la société a été au service de l’attitude typiquement bourgeoise, à la fois zélée et tolérante, curieuse et indifférente, que l’on appelle humanisme, et qui trouvait dans les taudis le plus fascinant des décors », nous dit-elle.
En suivant le point de vue de Susan Sontag, on pourrait considérer que les séries d’Atget sur les « zoniers », la périphérie de Paris, les petits métiers, ne seraient que le fruit d’une curiosité, voire d’un voyeurisme bourgeois. Elle décrit la sensibilité de Diane Arbus comme « typique d’une bourgeoisie instruite ». Rien de révolutionnaire, dès lors, dans la photographie. Peut-être, tout juste, un regard au mieux compatissant, au pire condescendant.
Mais Susan Sontag modère toutefois son propos en affirmant que, malgré tout, ces images, réalisées par des bourgeois, contribuent à un certaine démocratisation, en faveur, donc, du spectateur : « Ce qui est vrai de photographies l’est également du monde tel que nous le voyons à travers elles. La photographie élargit la découverte de la beauté des ruines par les milieux cultivés du XVIIème et en fait un goût authentiquement populaire. Et elle élargit le domaine de cette beauté au-delà des ruines telles que les concevaient les romantiques […] pour lui faire englober les ruines modernes : la réalité même. » Ainsi, la photographie contribuerait à la démocratisation du goût, mais aussi à la connaissance des diverses époques, jusqu’à l’actuelle. On s’éloigne toutefois clairement, ici, de la vocation révolutionnaire accordée à la photographie par Walter Benjamin.

(1) Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Œuvres, III, Paris, Gallimard, 2000.
(2) Gisèle Freund, Photographie et Société, Paris, Seuil, 1974.
(3) Susan Sontag, Sur la photographie, Paris, Christian Bourgois, 1993.