Photographie et légende.

by florence cheval

Couverture de l’ouvrage d’Ernst Friedrich, Krieg dem Kriege (Guerre à la guerre), 1924

Walter Benjamin souligne la nécessité  d’accompagner l’image d’une légende, qui « est devenue pour la première fois indispensable ». De même, « ce que nous devons exiger du photographe, c’est l’aptitude à donner à son cliché la légende qui le soustrait aux formules rebattues à la mode et lui confère la valeur d’usage révolutionnaire ».
L’image demeure donc ouverte aux multiples lectures. C’est, du moins, la thèse que défend Benjamin dans la Petite histoire de la photographie (1), où il évoque l’importance de la légende, « sans laquelle toute construction photographique demeure incertaine ». La légende est donc quasiment une condition de possibilité du politique en photographie, et c’est la spécificité de ce medium que de l’exiger. Brecht semble avoir effectué un constat similaire, puisqu’il a adjointé à son Abécédaire de la guerre, entièrement constitué de photographies, des commentaires sur le mode de la poésie épique (Didi-Huberman, évoque ce travail dans Quand les images prennent position (2)).
Susan Sontag souligne, elle aussi, l’importance de la légende, dans Devant la douleur des autres (3) : « toutes les photographies attendent d’être justifiées ou falsifiées par leur légende ». Elle prend l’exemple de Ernst Friedrich, qui a fait paraître, en 1924, Krieg dem Kriege (Guerre à la guerre) : « Friedrich, quant à lui, n’a pas commis l’erreur de présumer que des images aussi déchirantes et repoussantes parleraient d’elles-mêmes. Chaque photographie s’accompagne d’une légende exaltée rédigée en quatre langues, et la perversité de l’idéologie militariste y est, à chaque page, fustigée et raillée ».
Dès lors, il est possible de considérer que le contenu politique d’une photographie n’est pas accessible de fait par le spectateur, qu’il passe par la nécessaire médiation du texte associé à l’image. Toutefois, Susan Sontag critique l’efficacité de ce procédé : « Benjamin pensait qu’en inscrivant une légende exacte sous la photographie », on pouvait « la sauver des ravages de la mode et lui conférer une valeur d’usage révolutionnaire ». De même, dit-elle, « les moralistes qui aiment les photographies espèrent toujours que les mots sauveront l’image ». Susan Sontag sous-entend ici que les mots ne suffisent pas pour “soutenir” ou “garantir” le sens que le photographe a voulu lui conférer. Qu’en est-il, dès lors? Comment garantir le caractère politique d’une œuvre autrement qu’en lui associant un texte qui l’expliciterait?

(1) Walter Benjamin, « Petite histoire de la photographie », Études photographiques.
(2) Didi-Huberman, Quand les images prennent position, Paris, Editions de Minuit, 2009.
(3) Susan Sontag, Devant la douleur des autres, Paris, Christian Bourgois, 2003.